« Sauf situations particulières, tout étranger en situation irrégulière a vocation à être reconduit dans son pays d’origine, de manière contrainte s’il le faut, mais autant que possible de manière volontaire », telle est la posture des autorités françaises face à ce qu’elles qualifient « d’immigration choisie ». Mais aujourd’hui, combien de français sont établis et vivent en situation irrégulière dans un pays d’Afrique : 10 000 ; 20.000 ; 30 000 ; 50 000 ou plus ? Au Gabon, ils seraient entre 5 et 10 % des quelques 10 000 Français installés dans le pays. Au Sénégal, de source consulaire, 13 800 Français seraient immatriculés au consulat de France à Dakar, contre environ 7 500 autres en situation irrégulière dans le pays. Or, selon le président Nicolas Sarkozy « 65 % des 200 000 étrangers qui s’installent chaque année en France sont des Africains ». Entre janvier et novembre 2007, 21 000 immigrés en situation irrégulière ont été expulsés de France, pour un objectif fixé par le gouvernement de 25 000. Le ministre de l’immigration prévoit 26 000 reconduites en 2008, et 28 000 en 2010. Et si les pays africains répliquaient par la réciprocité ?
En juin 2003, pour la première fois, le Sénégal a osé expulser neuf Français pour séjour illégal en riposte à plusieurs « vols groupés » qui ont ramené à Dakar plus de 120 Sénégalais non admis sur le territoire français entre mars et avril, et provoqué des réactions d’indignation au Sénégal. C’est tous les immigrés africains établis en France qui avaient applaudi des deux mains cette mesure de réciprocité. « Désormais, ce sera charter contre charter », titrait un quotidien sénégalais. La crise en Côte d’Ivoire a montré la vulnérabilité de la France sur ce terrain si cette mesure de réciprocité venait à être appliquée à ses expatriés dans le monde. En effet, combien de Français rapatriés vers la France se sont trouvés dans le désarroi total, ayant complètement perdu leurs repères dans leur pays d’origine.
En décidant d’expulser en février passé deux étudiants gabonais des universités de Reims et de Toulouse au motif de résultats universitaires insuffisants, la France semble ouvrir les hostilités avec ce pays, avec qui, pourtant, elle est liée par des accords spéciaux en matière de « gestion concertée des flux migratoires et au codéveloppement ». A cela s’ajoutent les plaintes récurrentes des Gabonais excédés par la survivance de tracasseries et de nombreux refus de visa, parfois abusifs au consulat de France à Libreville. A Libreville, une campagne de presse et des déclarations musclées ont pris la place du dialogue diplomatique. Adoptant un ton ferme à l’égard de l’ancienne puissance coloniale, le Gabon veut appliquer la réciprocité. D’ailleurs, cette mesure a déjà connu un début d’application : un Français venant travailler dans le secteur pétrolier a été refoulé mardi 3 mars 2008 à son arrivée à l’aéroport Léon Mba de Libreville. C’est le premier signal fort d’une mesure qui risque de faire très mal à la France, à travers la Société TOTAL-Gabon au moment où les Chinois se positionnent si les choses se compliquent.
Toutefois, être un immigré légalement établi sur le territoire français n’est plus une sinécure. Aucun immigré ne semble non plus à l’abri d’une ordonnance d’expulsion en France. Les pressions induites par la politique du chiffre prônée par Nicolas Sarkozy semblent être à l’origine de décisions aberrantes des services de l’immigration. Ce fut notamment le cas de cet avocat malien de 70 ans, vivant en France depuis 1962 et inscrit au barreau d’Aix-en-Provence depuis 28 ans, qui s’est vu signifier par un arrêté préfectoral le refus du renouvellement de son titre de séjour et l’obligation de quitter l’Hexagone dans un délai d’un mois. La situation peut en effet être considérée critique quand des étrangers en situation régulière et présentant par ailleurs des attaches réelles avec la France peuvent être expulsés sans motif. Ou encore des personnes en situation irrégulière, dont la présence en France est motivée par des raisons sanitaires, comme cette Turque de 89 ans dont Brice Hortefeux est finalement revenu sur l’ordonnance d’expulsion. Des paradoxes français qui ne doivent pas faire oublier qu’avant d’être des immigrés, les « expulsables » sont des êtres humains, à l’instar de ceux qui décident de leur sort. Si les autorités françaises défendent leur politique « d’immigration choisie et concertée » qui « n’est pas l’immigration zéro, qui n’est ni possible ni souhaitable », l’immigration semble être devenue une obsession en France. Les autorités envisagent même d’inclure « la politique de quotas » dans la Constitution.
Djibril Diop est docteur en géographie et post-doctorant au CÉRIUM-Université de Montréal.



