CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  29 novembre 2006

Viser le long terme

Forum

Pour l’avenir de nos relations avec la Chine, il est très facile de lâcher ici et là quelques phrases démagogiques, mais bien plus compliqué d’élaborer une stratégie générale

Chaque fois que j’entends dans une même phrase "droits humains en Chine" et "intérêts commerciaux du Canada", je me sens les cheveux se dresser sur ma tête. À l’époque du plus gigantesque marché planétaire, où nous transigeons avec tout pays quelle que soit la couleur de son régime ou la salubrité de ses prisons, y a t-il vraiment encore des gens sérieux qui s’imaginent qu’il existe un lien direct entre les échanges économiques et les relations politiques ?

Heureusement, chaque fois que cette phrase simpliste surgit, elle évoque en moi des souvenirs moins exaspérants. Comme si elle voulait me calmer, ma mémoire me renvoie à mes premiers jours à Pékin. Un peu plus d’un an après la tragédie de 1989 sur la Place Tiananmen, ce n’étaient pourtant pas des jours de sérénité. Le Canada, comme les autres pays du G-7, avait érigé des sanctions économiques contre Pékin et suspendu toute visite à haut niveau. Le climat n’était donc pas au beau fixe. Et pourtant, mon épouse et moi, dès notre arrivée, avons eu droit aux plus chaleureuses expressions d’amitié.

On invoqua non seulement l’incontournable Norman Bethune, mais aussi l’Hon. Alvin Hamilton, ministre de l’Agriculture au temps du gouvernement Diefenbaker, qui avait eu la bonne idée d’écouler en Chine une partie de nos énormes excédents de blé ; tout cela à la barbe de l’embargo décrété par Washington. Et on n’oublia pas non plus de citer l’exploit de Pierre Trudeau qui, en 1970, avait ouvert à la Chine la porte vers la reconnaissance diplomatique partout en Occident.

Il ne m’était pas difficile à cette époque de faire des démarches officielles en matière de droits humains. J’en faisais souvent et j’entendais toujours les mêmes réponses : la transformation rapide que traversait la Chine obligeait les dirigeants à ne prendre aucun risque de déstabilisation. Les progrès économiques donnaient l’espoir cependant qu’avec le temps on arriverait à transformer même les institutions politiques et judiciaires pour qu’elles se conforment davantage aux normes internationales. Celles-ci, par ailleurs, devraient tenir compte des "différences culturelles et historiques" dans divers pays.

Je n’appellerais pas ce genre d’entretien un dialogue, mais après deux ou trois ans, il donna lieu à une série de programmes de l’ACDI. Il y eut aussi l’instauration de réunions annuelles entre spécialistes et fonctionnaires canadiens et chinois sur les droits de la personne. Celles-ci non plus ne donnaient pas lieu à des suites immédiates, mais on pouvait espérer que le jour où le gouvernement se déciderait à appliquer sa constitution de manière impartiale, les exécutants et administrateurs seraient préparés pour y donner suite.

Des déclarations réfléchies ?

Ce sont justement ce genre d’échanges qui ont été remis en cause par la démarche récente du premier ministre Harper au sujet des relations avec la Chine. S’agissait-il vraiment de politiques et de déclarations réfléchies ? Difficile d’y croire, vu la contradiction évidente entre objectifs visés et résultats prévisibles.

Par exemple, pourquoi parler d’annuler un dialogue bilatéral sur les droits de la personne en Chine sous prétexte que cela ne donne pas de résultats à court terme ? Les Chinois tiennent à ce que ces rencontres continuent ; peut-être n’est-ce que pour nous empêcher de soutenir la résolution annuelle critiquant la Chine devant le Conseil des Droits humains aux Nations unies à Genève. Néanmoins, il eut été plus logique et convenable de prévenir la délégation chinoise à la prochaine réunion que les résultats du dialogue jusqu’ici étant insuffisants et que nous pensions sérieusement à revoir notre position à Genève. Nous aurions ainsi disposé des deux enceintes pour soulever ces questions ou, au moins, laissé au gouvernement chinois l’opprobre d’annuler le dialogue bilatéral.

Il en va de même pour des questions concernant notre accès consulaire à des citoyens canadiens détenus en Chine. J’en sais quelque chose, mon ambassade ayant eu à en traiter plusieurs dans les quatre ans de mon séjour. Il est toujours plus efficace de soulever ces questions avec les services chinois concernés avant de les rendre publics ou de les élever aux échelons supérieurs du gouvernement. En dernier ressort, bien sûr, une intervention ministérielle peut s’avérer nécessaire. Par contre, l’escalader au plus haut niveau dès le départ met le receveur du message dans l’impossibilité de nous donner satisfaction.

Pour le moment ces quelques ratés d’entrée en course ne sont pas encore catastrophiques et relativement faciles à réparer. Si elles devaient s’accumuler, les conséquences pourraient être néfastes pour les deux pays. Toutes les causes que nous espérons défendre en Chine (non seulement les commerciales) en souffriraient.

L’autre difficulté qu’il y a avec le couplage politique interne et "the all mighty dollar" provient de la négation que cela implique de tous les autres échanges qui existent entre les deux pays. Comme si nos échanges culturels, scientifiques, universitaires, notre coopération en matière environnementale et technologique étaient sans effet sur nos rapports avec la Chine ! Nos programmes d’immigration, de promotion du tourisme ainsi que de nos institutions seraient-ils sans valeur pour démontrer aux générations montantes de Chine d’autres modèles de gouvernance ? Au contraire, c’est par ces rapports quotidiens, impliquant de multiples joueurs que nous pouvons avoir une influence sur l’évolution des politiques en Chine.

Il est très facile de lâcher ici et là quelques phrases démagogiques, mais bien plus compliqué d’élaborer une stratégie générale pour notre politique chinoise. C’est pourtant la seule façon de créer des bases d’une coopération à long terme.

  • Fred BildFred Bild

    M. Bild fut ambassadeur du Canada en Chine et est actuellement professeur invité au Centre d’études de l’Asie de l’Est (CETASE)
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