CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  12 avril 2006
Le Devoir

Une guerre du troisième type contre l’Iran

IDÉES

Les États-Unis prépareraient des frappes contre l’Iran. Certains des missiles auraient des charges nucléaires. L’Iran a vivement réagi à cette nouvelle. « Il s’agit d’une guerre psychologique », a rétorqué le ministère iranien des Affaires étrangères, après la parution d’articles dans la presse américaine concernant des attaques des États-Unis destinées à faire échec aux ambitions nucléaires de l’Iran.

Une attaque militaire n’est donc pas exclue, mais force est de constater que le bras de fer actuel entre les deux pays se situe à bien des égards sur le plan psychologique, au niveau de la perception et de la persuasion mutuelle. C’est une « guerre du troisième type », une guerre dont l’objectif n’est pas tant le gain de territoires que celui des opinions publiques. À l’esprit de conquête, les protagonistes préfèrent pour l’heure la conquête des esprits.

Orchestrer une « révolution spontanée »

La première offensive a déjà été lancée dans l’indifférence générale. Le 15 février dernier, devant le Comité des relations étrangères du Sénat, la secrétaire d’État, Condoleezza Rice, a exposé les grandes lignes de son nouveau plan de bataille contre le régime iranien. « Nous allons oeuvrer à encourager les aspirations du peuple iranien pour faire triompher la liberté dans leur pays », a-t-elle déclaré. Cette annonce a inauguré une vaste campagne de subversion visant à affaiblir l’assise sociale du régime par la diffusion massive de valeurs, d’idées et d’information via les nouvelles technologies de communication.

C’est un ambitieux projet de 85 millions de dollars, dont près des trois quarts sont alloués au financement de radios et de télévisions indépendantes diffusant en persan et de médias américains spécialisés. Une partie des fonds est consacrée au financement de « groupes pro-démocratiques », à savoir des ONG, des syndicats, des activistes dans le domaine des droits de l’homme et des dissidents politiques agissant à l’extérieur ou à l’intérieur du pays. Le reste des fonds va au renforcement des échanges culturels et scolaires, comme l’accueil d’étudiants iraniens aux États.

De l’avis des spécialistes, ce programme, dont le budget se limitait à 3,5 millions l’année dernière, marque un changement notable dans la stratégie américaine envers l’Iran, jusque-là bornée à l’isolement diplomatique et aux sanctions économiques. Il constitue à ce titre la première tentative des États-Unis de revenir sur la scène politique iranienne depuis la révolution de 1979-1980.

« Cette cyber-stratégie se démarque des initiatives timides entreprises dans ce domaine et constitue à cet égard une approche entièrement nouvelle », estime Abbas Milani, codirecteur du projet Iran et Démocratie du centre Hoover de l’université Stanford.

Atouts et faiblesses

Ce programme de démocratisation à distance est-il véritablement susceptible de réussir ? Les avis divergent. Pour les plus sceptiques, un tel programme pourrait avoir des conséquences désastreuses en discréditant l’opposition démocratique et en stigmatisant les dissidents comme autant de traîtres à la solde de l’Occident. À ce titre, on s’étonne du manque de discrétion avec lequel les États-Unis publicisent leur projet.

Tout en appuyant la nouvelle initiative, John Brown, spécialiste de l’université Georgetown, considère qu’elle est entreprise très tardivement. « La diplomatie d’opinion publique est un pas positif », estime également William Rugh, ancien ambassadeur dans la région, mais il regrette qu’elle continue d’être conduite selon une logique de guerre froide, lorsqu’il s’agissait de gagner la confiance de populations soviétiques avides de culture occidentale. La situation est différente dans le cas de l’Iran.

D’autres experts soulignent que l’Iran se présente comme un théâtre d’opération idéal pour cette guerre des écrans et des mots. Cinq millions de foyers sont munis d’une antenne parabolique clandestine et plus de 20 chaînes satellites gravitent dans l’espace audiovisuel iranien, sans compter l’expansion débridée du réseau Internet.

À cela s’ajoute une population jeune, dont 65 % est âgée de moins de 30 ans, a priori plus réceptive que les aînés aux valeurs et à la culture de masse d’Hollywood et de MTV. « À l’inverse du monde arabe, la rue iranienne est majoritairement pro-américaine et le gouvernement des mollahs, anti-américain, souligne Abbas Milani. Tout dépendra donc du style et de la manière avec lesquels sera conduit le programme actuel : prudence et entendement pourraient bien favoriser un changement de régime. »

Si l’armada audiovisuelle sur laquelle repose la stratégie américaine de conquête des coeurs présente des atouts, elle a aussi de nombreuses faiblesses. Exploitée par le U.S. Broadcasting Board of Governors, Radio Farda réussit à se classer au troisième rang des médias d’information écoutés par les Iraniens, juste après des médias officiels du régime islamique. Mais Voice of America version persophone ne totalise que 5 % de l’auditoire. Les sites Internet dirigés par le département d’État souffrent de graves imperfections de traduction, sans compter la difficulté des Américains à saisir la manière de penser des Iraniens.

La nouvelle politique américaine est-elle en mesure de provoquer un changement de régime en Iran, comme cela s’est vu en Union soviétique ou plus récemment en Géorgie et en Ukraine ? Les experts ont tendance à penser que les efforts de cette stratégie ne se feront sentir qu’à l’échelle générationnelle - c’est-à-dire bien au-delà de la patience du public et des gouvernements.

En attendant d’éventuelles sanctions militaires ou économiques, elle reste néanmoins la seule solution de rechange que l’on ait jugé bon de mettre en oeuvre. Préambule à une action directe ou aveu d’impuissance ? L’avenir nous le dira.

  • Pierre Cyril PahlaviPierre Cyril Pahlavi

    Pierre Cyril Pahlavi est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM)et à la Chaire de recherche du Canada en politiques étrangère et de défense canadiennes de l’Université du Québec à Montréal
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