IDÉES
Les résultats du premier tour de l’élection présidentielle en France témoignent d’une véritable transformation de la société française. Ce qui est neuf, ce n’est pas que les deux candidats arrivés au second tour - Nicolas Sarkozy, avec près de 31 % des voix, et Ségolène Royal, avec 25,5 % - aient chacun à peine plus de cinquante ans, ni même qu’une femme soit pour la première fois sérieusement en position de prétendre à cette prestigieuse fonction. Ce qui est neuf, c’est que des archaïsmes structurels, caractéristiques de la vie politique française depuis au moins un demi-siècle, se sont effacés.
Le Parti communiste français, par exemple, n’a recueilli qu’à peu près 2 % des voix et se trouve au bord de la disparition. Il n’a pas su effectuer la mue qui permet notamment aux héritiers du parti communiste italien d’être au pouvoir aujourd’hui dans leur pays.
L’élection comportait trois candidats trotskistes. Cette particularité s’explique en partie par le fait que la loi offre un temps de parole publique à tous les candidats. Seul Olivier Besancenot, jeune historien devenu facteur, tire son épingle du jeu avec 4 % des voix. Mais il le dit : sa candidature relève du droit à l’utopie. C’est pourquoi ce vote ne devrait pas disparaître. Ses électeurs, indépendamment de l’air du temps, poursuivront leur rêve.
On pourrait voir dans l’échec de l’altermondialiste José Bové et de l’écologiste de gauche Dominique Voynet, aux scores négligeables, la marque de l’archaïsme d’une société incapable de se mobiliser pour la défense de la planète. Il faut plus probablement y voir l’écho du traumatisme du 21 avril 2002, qui avait vu le candidat socialiste éliminé au premier tour. Les électeurs attirés par la gauche alternative ont voulu, cette fois, « voter utile ».
L’extrême droite a connu ce dimanche un revers cinglant : moins de 11 % des voix pour le candidat du Front national, qui en avait fait 18 % en 2002. Les sentiments de colère et de frustration qui animent les électeurs du Front national n’ont pas disparu, mais se sont exprimés autrement. Les partisans d’une droite autoritaire se sont probablement reportés sur Nicolas Sarkozy. Le vote protestataire a pu bénéficier à François Bayrou, qui promettait de faire cesser le partage du pouvoir entre héritiers du gaullisme et héritiers du socialisme. Enfin une partie de ce vote populaire s’est portée sur Ségolène Royal, au discours sur « l’ordre juste ».
Le rôle de François Bayrou
La baisse spectaculaire des résultats obtenus par tous ces « petits » candidats a dégagé un espace pour un candidat d’un type nouveau, François Bayrou. Ce dernier représente une famille politique située au centre et traditionnellement peu représentée en France. Le général de Gaulle et ses héritiers - d’une part, François Mitterrand, et les stratèges socialistes de l’autre - se sont, en effet, entendus pendant des décennies pour réduire les représentants du centre à une force d’appoint. Le spectre des gouvernements éphémères de la IVe République a servi à effrayer les électeurs chaque fois que l’on évoquait la possibilité d’une majorité parlementaire au centre et le terme même de social-démocratie était mal considéré au sein d’un parti socialiste français attaché, dans son discours au moins, à la tradition socialiste révolutionnaire.
Certes, François Bayrou a raté son coup. Avec près de 18 % des voix, il arrive en troisième place et est éliminé. Cependant ces mêmes 18 % représentent la possibilité de faire émerger un espace politique au centre. Ségolène Royal aura besoin des voix des électeurs de François Bayrou si elle souhaite l’emporter. Est-elle capable, en deux semaines, de négocier avec François Bayrou la création d’une entente de type social-démocrate, quitte à perdre ses appuis dans la gauche de son parti ? Il faudrait pour s’y résoudre, être très optimiste ou très désespérée. Ou les deux.
Si cette négociation ne s’opère pas, la France ne rejoindra pas le rang des pays européens qui, comme l’Allemagne ou l’Italie, ont cherché à inventer une nouvelle façon de gouverner par coalition au centre. Elle continuera à fonctionner selon le clivage gauche-droite anciennement ancré dans ses moeurs politiques. Le dimanche 6 mai, nous verrons à nouveau une France coupée en deux et un vainqueur décidé à gouverner « avec son camp ».
Encore que... Dès le 10 juin, les électeurs français retourneront aux urnes afin d’élire leurs députés pour les cinq prochaines années. Ce nouveau calendrier électoral a été imaginé afin de donner à un président fort une majorité solide afin qu’il puisse gouverner sans contrainte. Pourtant il est déjà arrivé que les Français refusent à leur président une majorité et lui imposent une cohabitation. La prochaine assemblée peut-elle obliger le président élu à gouverner au centre ? Peut-être...
Vaines conjectures que tout cela ? Pas du tout. La participation des électeurs a approché à cette élection 85 % des inscrits. Cela témoigne d’un renouveau de la vie politique en France. Les électeurs ont manifestement rompu avec un discours populiste discréditant le fait politique, taxant d’impuissance ou de corruption les élus. Des candidats jeunes, des enjeux forts, des personnalités intéressantes : après tout, il n’en faut pas plus pour faire renaître le désir de rompre avec une trop longue histoire et d’inventer de nouvelles voies.

Catherine 
