CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  6 juillet 2006
La Presse

Un rugissement de souris

La crise sub coréenne

de Agnès Gruda

Analyse

Une technologie désuète héritée de l’ère soviétique. Un arsenal modeste.

Et aucune raison susceptible de la précipiter dans un conflit armé dont elle serait la première victime.

La Corée du Nord a eu beau rompre, cette semaine, un moratoire qu’elle respectait depuis 1999, sa séance de tir de missiles de cette semaine représente davantage un rugissement de souris qu’une menace réelle, estiment les experts interrogés par La Presse.

"Gesticulation nucléaire"

Il s’agit d’une "gesticulation nucléaire" plutôt que d’une escalade militaire, croit Michel Fortmann, spécialiste en études stratégiques et désarmement à l’Université de Montréal.

C’est une gesticulation lente, une sorte de "taï chi" international qui dure depuis plus de 15 ans, souligne le spécialiste pour qui, comme d’autres États quasi nucléaires l’ont fait autrefois, Pyongyang tente de gagner "du capital politique avec quelque chose qui n’est pas encore vraiment dangereux".

Dissuasion

"La Corée du Nord a une longue histoire de provocations lorsqu’on l’ignore trop longtemps, opine Robert Templar, responsable des dossiers asiatiques au bureau new-yorkais de l’International Crisis Group.

Pyongyang veut être au centre de l’attention internationale, il croit que la menace lui permettra de tirer le meilleur parti dans des négociations futures."

Avec sa "gesticulation", la Corée du Nord veut dissuader l’Occident de s’aventurer dans un renversement de régime à l’irakienne, ou encore obtenir des avantages de ses voisins tels que la Corée du Sud ou le Japon, dit Michel Fortmann.

De là à attaquer un puissant voisin, il y a un pas que Pyongyang est peu susceptible de franchir, selon lui. Les deux spécialistes mettent en doute le risque posé par l’arsenal nord-coréen.

Les missiles lancés avec fracas par la Corée du Nord sont, pour la plupart, de simples Scud fabriqués à partir de vieilles armes soviétiques.

"La possibilité d’un missile atteignant l’Alaska a été largement surestimée", dit Robert Templar. Oui, la Corée du Nord possède des armes nucléaires - entre une poignée et une dizaine selon lui.

"C’est un arsenal modeste", note Michel Fortmann, qui doute que Pyongyang soit pressé de dilapider un tel patrimoine.

Geste symbolique

Selon cet analyste, la Corée du Nord s’est livrée à un geste essentiellement symbolique - qui pourra être facilement désamorcé par une manoeuvre tout aussi symbolique.

D’ici peu, on annoncera que les négociations avec la Corée du Nord ont repris, prévoit-il.

Fataliste, il croit que ces pourparlers n’iront pas plus loin que les précédents, mais au moins, l’escalade sera stoppée.

C’est bien là le drame, note Robert Templar : personne ne veut négocier vraiment. Or, il n’y a pas d’autre issue que la discussion.

L’option militaire n’est pas envisageable actuellement : les États-Unis ont assez de la guerre en Irak.

Sanctions

Des sanctions ? Mais il s’agit de l’une des pires dictatures de la planète, dont les leaders se fichent de l’opinion populaire comme de l’an 40, souligne-t-il.

Des sanctions feraient souffrir inutilement un peuple déjà très éprouvé par les pénuries et la famine.

On peut aussi ignorer le problème, mais cela comporte de grands risques.

Car si la Corée du Nord n’est pas très menaçante aujourd’hui, elle peut devenir une zone carrément explosive si jamais le régime actuel devait s’effondrer, prévient Robert Templar.

Selon lui, les États-Unis avaient une chance de conclure une entente mais l’ont gaspillée en imposant des sanctions financières contre Pyongyang, l’an dernier.

Aussi, selon lui, "la Corée du Nord pourrait devenir l’un des pires échecs de George W. Bush".

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