Même si nous ne pouvons pas y participer, les élections américaines nous fascinent. Les actions du gouvernement des États-Unis ont un réel impact chez nous et il est donc normal que les Québécois et les Canadiens aient des préférences véritables en matière de politique américaine. Depuis au moins les vingt dernières années, nous préférons les démocrates.
Rien d’étonnant. Qu’il soit question de politiques sociales ou économiques, d’immigration, de religion, d’environnement ou de politique étrangère, nos préférences et opinions sont nettement plus proches de celles des démocrates que de celles des républicains. Les sondages sont catégoriques : si nous pouvions voter le 6 novembre, Barack Obama recueillerait une solide majorité de nos appuis.
Le premier débat télévisé a remis Mitt Romney dans la course, et sa victoire semble maintenant une réelle possibilité. Certains chez nous se consolent en pensant que, même si on n’aime pas vraiment ce scénario, un républicain à la Maison-Blanche serait meilleur pour l’économie canadienne. Est-ce vraiment le cas ?
À chaque élection américaine, les « experts » des relations canado-américaines et les commentateurs politiques de droite ne manquent pas de nous rappeler que notre préférence pour les démocrates est irrationnelle. Il est selon eux évident que les républicains, champions autoproclamés du libre-échange, de la discipline fiscale et de l’indépendance énergétique nord-américaine, sont de loin préférables aux démocrates pour le Canada, d’un point de vue économique. N’est-il pas naturel que le Parti républicain, qui nous a donné le libre-échange, soit le meilleur choix pour nos exportateurs ?
Perception et réalité
Plus tôt cette année, je demandais à une assemblée d’économistes de me dire si, à leur avis, d’un président démocrate ou républicain, est généralement préférable pour l’économie canadienne. Les trois quarts ont répondu avec confiance : un républicain. Cette réponse était prévisible : la perception que les républicains sont préférables aux démocrates pour l’économie canadienne est si courante que personne ne se donne la peine de vérifier les faits.
Le test est pourtant simple. Il s’agit de comparer divers indicateurs de performance économique au Canada pendant les années républicaines et pendant les années démocrates, avec un délai d’un an pour tenir compte du fait que les politiques économiques n’agissent pas instantanément.
Les résultats sont clairs, et ils en étonneront plus d’un. En moyenne, depuis 1961, la croissance annuelle du PIB réel par habitant au Canada a été de 2,9 % quand un démocrate occupait la Maison-Blanche et de 1,3 % quand un républicain y était. Les démocrates ont aussi été favorables à l’emploi au Canada. Le taux de chômage canadien était en moyenne de 8,0 % pendant les années républicaines et de 6,9 % pendant les années démocrates.
Très bien, mais qu’en est-il du commerce ? Les démocrates ne sont-ils pas censés être de vilains protectionnistes ? Les démocrates sont les ennemis des manufacturiers canadiens, n’est-ce pas évident ? Les flux de commerce sont très variables d’année en année et les comparaisons sont délicates, mais la croissance annuelle des exportations canadiennes vers les États-Unis depuis 1972 a été en moyenne plus élevée pendant les années démocrates (12,7 %) que pendant les années républicaines (7,3 %). La croissance annuelle réelle de la production manufacturière se prête mieux aux comparaisons dans le temps. Depuis les années 1950, cet indicateur a enregistré une croissance annuelle moyenne de 5,7 % pendant les années démocrates, mais de seulement 1,7 % pendant les années républicaines.
Tout simplement un mythe
D’accord, mais qu’en est-il du Congrès ? Les experts ne disent-ils pas que c’est le contrôle du Congrès qui importe vraiment pour l’économie canadienne ? Et tout le monde sait que les démocrates du Congrès ne sont pas commodes, n’est-ce pas ?
En fait, pour les quatre indicateurs, le contrôle du Congrès ne change rien. Je ne dis pas que les présidents démocrates sont en toutes circonstances uniformément préférables aux républicains pour tous les secteurs de l’économie canadienne, mais les données disponibles montrent sans équivoque que l’idée préconçue selon laquelle les présidents républicains et leurs politiques sont en général ce qu’il y a de mieux pour l’économie canadienne est tout simplement un mythe. Le contraire aurait plus de chances d’être vrai.
Au bout du compte, certains diront que la croissance, l’emploi, les exportations et la production manufacturière ne comptent pas vraiment. L’important, ce sont les profits. Sans conteste, les actions canadiennes en Bourse devraient se porter mieux avec les politiques pro-marché et anti-réglementation des républicains que sous le joug interventionniste des démocrates, non ?
Ça se vérifie. Supposons que deux investisseurs ont placé 1000 $ chacun dans un fonds attaché à la valeur de l’indice TSX de la Bourse de Toronto le 20 janvier 1953, mais que leur fonds respectif ne peut fructifier que lorsque leur parti américain préféré occupe la Maison-Blanche. Aujourd’hui, après avoir été actif pendant 36 des 60 dernières années, le fonds républicain vaudrait environ 2200 $. Toutefois, après seulement un peu moins de 24 ans d’activité, le fonds démocrate vaudrait aujourd’hui plus de 16 000 $. Y a-t-il d’autres questions ?
Élection fondamentale
Depuis des années, les Canadiens ont une nette préférence pour les démocrates à chaque élection présidentielle, et c’est encore plus vrai pour les Québécois. Il est clair que ce choix tient d’abord au fait que les valeurs des démocrates sont plus proches des nôtres et que leur politique étrangère correspond mieux à notre vision du monde. Mais quand on prend la peine de considérer les faits, il est tout simplement faux de dire que cette préférence est économiquement irrationnelle.
Cela dit, la vraie raison pour laquelle cette élection est importante pour nous n’a pas grand-chose à voir avec nos intérêts économiques. Cette année, deux visions plus contrastées que jamais de la société, de l’économie, de l’environnement et de la politique étrangère s’affrontent dans l’élection présidentielle américaine. Le choix de nos puissants voisins affectera inévitablement le monde où nous vivons et les choix de société que nous ferons. C’est pour ça que cette élection est fondamentale pour nous.
Ce texte est basé sur un article à paraître dans la prochaine livraison de la revue International Journal.
On peut lire le blogue de Pierre Martin sur les États-Unis sur le site de L’actualité.

Pierre 

