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Un débat déterminant ? Ne retenez pas votre souffle

par Pierre Martin     3 octobre 2012 14h10

Le premier débat des candidats à la présidence est ce soir. Partout, on nous sert le cocktail habituel d’analyses en apparence savantes qui donnent l’impression que la campagne s’apprête à prendre une tout autre tournure. Partout, on voit différentes versions du thème « moment crucial », « duel décisif », ou autres formules accrocheuses. Ne retenez pas trop votre souffle.

À chaque débat, on dépoussière les vieux clips vidéo du premier débat télévisé entre Kennedy et Nixon il y a de cela déjà 52 ans et on ressort les moments forts des débats passés. Chez nous, on se souvient bien du fameux débat de l’élection fédérale de 1984, où Brian Mulroney avait coincé John Turner sur le dossier des nominations partisanes de fin de mandat. Mais de tels coups de grâce sont assez rares. Par exemple, du côté américain, on revoit avec plaisir des bons coups comme le fameux « Where’s the beef ? » de Walter Mondale en 1984 et le « Senator Quayle, you’re no Jack Kennedy » du candidat à la vice-présidence Lloyd Bentsen, en 1988. Toutefois, il faut se rappeler que les auteurs de ces fameux « one-liners » ont été défaits rondement le premier mardi de novembre.

Il est en effet imprudent d’attribuer aux débats un rôle clé dans la détermination du résultat final d’une élection. C’est particulièrement vrai cette année, car la marge de mouvement de l’opinion est particulièrement mince. En effet, depuis décembre dernier, le nombre d’indécis dans l’opinion est resté relativement modeste, pas plus d’environ 6 pourcent, et les mouvements d’opinion ont été observés sur une bande assez étroite au cours des derniers mois. En d’autres mots, il n’y a pas grand-chose qui arrive à faire remuer l’opinion. Le seul gain mesurable pour la campagne Romney a suivi la nomination de Paul Ryan comme candidat à la vice-présidence, mais elle a été éteinte par le flop relatif du congrès national du Parti républicain, suivi d’un congrès démocrate beaucoup mieux réussi et aussi, pour un ou deux points, de la sortie de la fameuse vidéo du 47%.

Le tableau ci-dessous, tiré du blogue du politologue Tom Holbrook, montre que depuis 1988, les débats ont eu des effets assez mineurs sur l’issue de l’élection. Le tableau indique le gain spécifique à chaque débat et les gains cumulatifs du point de vue du parti en place. Le seul exemple d’un mouvement substantiel qui pourrait être jugé déterminant semble être l’élection de 2000. Cette année-là, Al Gore aurait perdu, selon une mesure cumulative de tous les sondages publics, un total de 3,5 points de pourcentage au fil des trois débats. Il importe toutefois de souligner que cet effet cumulatif a été mesuré dans le cadre d’une campagne où les oscillations de l’appui de Gore se sont faites sur une bande beaucoup plus large (environ entre 40% et 55% d’appui) que celle que nous avons observé en 2012.

Barack Obama a aussi gagné une paire de points pendant la période des débats en 2008, mais il était déjà assez fermement installé en tête et la crise économique qui battait son plein en même temps suffirait amplement à expliquer un mouvement d’opinion en sa faveur. En 1988, George Bush père a gagné quelques points, mais il avait déjà passé depuis quelque temps la barre des 50%. Pour le reste, les débats ont peut-être produit des clips mémorables, mais ils n’ont certes pas été déterminants.

Ce qu’il importe de retenir c’est que tous ces mouvements passés ont été mesurés dans des environnements où l’opinion était plus fluide. Cette année, les Américains sont si solidement campés dans leurs positions que même une victoire par K.O. absolu d’un candidat ou de l’autre aux débats ne devrait pas, en soi, entraîner un mouvement de plus que deux ou trois points.

Ça ne veut pas dire que le débat ne compte pas. Il faut s’attendre à voir deux participants extrêmement bien préparés et prudents ce soir. Le défi du président est d’éviter que les attaques de Romney sur l’économie ne collent à sa personne. Chose étonnante après quatre ans en poste : Obama bénéficie encore de la perception que le blâme pour la crise dont les États-Unis n’arrivent pas à se sortir est encore porté par les républicains. Pour Mitt Romney, le défi sera entre autres de rétablir la perception dont il bénéficiait pendant une bonne partie de la campagne et qu’il semble avoir perdu à l’effet qu’il est le candidat en qui les gens ont le plus confiance pour redresser l’économie. Le problème pour Romney, toutefois, est que l’effritement du degré de confiance que les gens ont en lui de façon générale ne peut que lui nuire à ce chapitre.

Un des plus gros problèmes de Romney est le manque de tonus du plan économique qu’il propose en rechange. L’absence de détails sur ses propositions fiscales, liée au secret que Romney entretient sur ses propres relations avec le fisc, risque d’alimenter cette perte de confiance. Si, par contre, Romney décide d’introduire au compte-goutte des éléments de solution, ceux-ci paraîtront bien insignifiants à ce stade de la campagne et le président pourra s’y attaquer en les associant aux détails peu appétissants du plan Ryan.

Finalement, il sera particulièrement intéressant de voir le traitement qui sera réservé à la réforme de la santé. Le Président Obama ne se gênera pas pour souligner les nombreux aspects de la réforme qui plaisent à l’opinion, et l’ex-gouverneur du Massachusetts aura bien du mal à attaquer une réforme dont il a lui-même été l’un des principaux instigateurs.

Non, l’élection ne se gagnera pas ce soir, pas plus qu’elle ne s’est gagnée lors des conventions ou au moment de la diffusion de la vidéo du 47%. Ça ne veut pas dire que le débat ne sera pas passionnant et instructif. On y reviendra. Mais n’oubliez pas non plus un autre épisode non moins passionnant et instructif de la campagne à venir bientôt : la publication des chiffres de l’emploi pour septembre par le Bureau of Labor Statistics, vendredi matin, 8h30.


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