Il faut savoir profiter des crises et de la volonté de changement qu’elles suscitent pour construire un autre monde. C’est le message central de l’ouvrage collectif aux visées ambitieuses Imaginer l’après-crise : pistes pour un monde plus juste, équitable, durable (Éditions du Boréal, 2009), lancé la semaine dernière par une équipe de politologues sous la direction de Jean-François Lisée et d’Éric Montpetit, de l’Université de Montréal.
Cet ouvrage a pour origine une conférence de l’ancien premier ministre français Lionel Jospin prononcée au CERIUM en avril 2009 et portant sur les causes de la crise financière et sur les voies à suivre pour en sortir.
Alimentés et stimulés par les propos de M. Jospin, neuf professeurs, présentés comme « ancrés à gauche » et ayant en commun le souci de « rendre le monde plus juste, plus équitable et plus durable », ont résolu de coucher sur papier leurs propres analyses et pistes de solution. Quatre d’entre eux ont exposé leur vision de la situation, oscillant entre le pessimisme et l’espoir, au cours d’un lancement-débat le 18 novembre.
Investissement social et altermondialisation
Pour Paul Bernard, professeur au Département de sociologie, la solution pour un monde meilleur réside dans l’investissement social. La Suède, où les jeunes atteignent un niveau de littératie supérieur à celui des pays anglo-saxons, est pour lui un exemple démontrant qu’un système d’éducation centré sur le développement du talent et l’égalité des chances est capable de contrer les inégalités sociales.
« Les études montrent que l’investissement social en santé et en éducation entraine une charge nulle pour le développement économique sur une période de 100 ans, a-t-il déclaré. Une population plus instruite et en meilleure santé est plus productive et cela permet de financer les services sociaux. »
Le sociologue a par ailleurs souligné, dans sa contribution au volume, que les politiques sociales redistributives mises en place par la France et le Japon dans les années 80 ont fait en sorte que les inégalités sociales ne se sont pas aggravées dans ces pays contrairement à ce qui est survenu en Amérique du Nord.
Les mouvements de contestation de la mondialisation sont par ailleurs passés de l’antimondialisation à la fin des années 80 à l’altermondialisation au tournant de l’an 2000, a pour sa part signalé Pascale Dufour, professeure au Département de science politique. Et le discours alternatif qui était jugé radical dans les années 70 fait maintenant partie des analyses adoptées par les gouvernements.
Parmi les solutions déjà avancées par la gauche, mentionnons la nécessité de règlementer la circulation des capitaux, de taxer les transactions financières internationales pour financer les solutions aux problèmes globaux, d’abolir les paradis fiscaux et de réformer le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.
Mais la principale, voire la seule, solution appliquée par les États a été d’investir massivement dans les marchés financiers, ce qui n’a pas eu d’effets réformateurs sur les structures financières, selon les altermondialistes. « Même s’il y a convergence dans le diagnostic, ce n’est pas parce qu’on a raison dans l’analyse que nos solutions sont entendues », a indiqué la politologue.
Pascale Dufour voit néanmoins d’un bon œil les transformations des modes de décision politique qu’ont opérées les pays d’Amérique latine où la gauche est au pouvoir et qui ont donné une voix aux démunis. « Ces exemples devraient servir de modèle aux pays du Nord », a-t-elle conclu.
Son collègue George Ross s’est montré plus pessimiste et a décrit une gauche européenne en pleine déroute, « assommée par la crise ». Quatre facteurs ont conduit à cette débâcle : la société post-industrielle a sonné la fin des luttes axées sur une cause unique ; le néolibéralisme a profité des succès de l’économie keynésienne pour la mettre au rancart ; les changements dans les « technologiques politiques » ont pris la gauche de court ; et les gouvernements de gauche ont été piégés par les contradictions entre réforme et gestion.
« La croisade en faveur de la réforme du capitalisme a été gagnée en Europe et cela ne mobilise plus comme avant, déplore le professeur. Et la crise actuelle, malgré un retour de l’interventionnisme et des investissements massifs, n’a pas aidé le centre gauche comme on aurait pu le croire. »
À son avis, il faut « relancer la croisade réformiste en visant un investissement dans l’égalité des chances et la refonte des systèmes d’éducation ».
Contrer l’hyperconsommation
Jean-François Lisée, dont la contribution au collectif compte pour près de la moitié du volume, a quant à lui agité le spectre des désastres écologiques entrainés par une économie basée sur la surconsommation. « La destruction des écosystèmes dépasse aujourd’hui de 30 % la capacité de ces systèmes à se régénérer et elle sera supérieure de 100 % en 2030 », a-t-il affirmé.
Et, même si tous les biens de consommation étaient produits avec quatre fois moins de ressources et d’énergie, l’augmentation du niveau de vie des Chinois, des Africains et des Indiens fait que la planète ne pourra pas suffire à la demande.
Le directeur exécutif du CERIUM voit tout de même trois grandes solutions à mettre en œuvre avant qu’il soit trop tard. D’une part, il faut accorder plus de place à l’économie sociale et coopérative, qui n’a pas besoin de croitre pour se maintenir. « Cette économie représente 15 % de l’économie mondiale et il faudrait la faire monter à 25 puis 50 %», estime-t-il.
Il faudrait aussi dompter le capitalisme par un « nouveau pacte mondial » qui imposerait la fin du travail forcé, garantirait le droit d’association et obligerait la réduction de l’empreinte écologique. Un tel pacte est en vigueur dans certaines entreprises, dont Danone, à l’incitation de l’ONU. Il s’agirait de le rendre contraignant. Finalement, il conviendrait de cesser d’imposer le revenu et de taxer plutôt la consommation pour freiner la « dérive acquisiviste ».
La gauche n’est donc pas en manque de propositions pour sortir de la crise et construire un autre monde. Reste à savoir si les grands de ce monde sont à l’écoute...
Ont également signé des articles dans ce même ouvrage Gilles Dostaler, Martial Foucault, Arthur Goldhammer, Peter Graefe, Lionel Jospin et Éric Montpetit.
Daniel Baril
Sur le Web : * CERIUM
À lire aussi : * Imaginer l’après-crise : pistes pour un monde plus juste, équitable, durable

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