CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  10 avril 2008
Chronique du Cérium

Récit d’un transit légal par les États-Unis : entre attente et angoisses

Mayra ROFFE
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Les temps d’attente ont depuis quelques années augmenté dans les aéroports

 [1]

Voyager, surtout quand on utilise le transport aérien, est devenu une activité qui consiste beaucoup plus à attendre qu’à bouger. Que ce soit dans les longues lignes devant les comptoirs et les portes, assis dans une grande salle d’attente, dans un avion ou sur le trône de notre royaume de 100 cm carrés, on regarde le temps passer sans avoir l’impression d’aller nulle part. Or, avec les nouvelles mesures de sécurité aéroportuaires (depuis février dernier, on prend désormais à la frontière américaine dix empreintes digitales, au lieu de deux) qui viennent s’ajouter aux autres mesures (ne pas oublier le 3-1-1 des liquides) que complètent à leur tour les mesures de base, faire un voyage international exige aujourd’hui une dose considérable de patience… Outre la dextérité qu’il faut pour enlever ses chaussures, montrer sa carte d’embarquement, extirper ses bagages et ne rien perdre dans la démarche. En revanche, à condition d’avoir ses papiers d’immigration en règle, l’expérience se contente d’être déplaisante. En principe.

Il y a quelques semaines, je me suis fait arrêter lors des contrôles migratoires à l’aéroport de Miami. Mon passage dans la petite salle destinée aux cas problématiques d’immigration a été relativement prompt (quatre heures, pour un aéroport, ce n’est finalement pas beaucoup, vu que le temps y suit ses propres règles) et, mise à part la frustration de ne pas avoir reçu d’explication sur les causes de ma détention, je m’en suis sortie plutôt indemne. Néanmoins, le temps passé dans la salle m’a permis d’avoir accès à cette zone cachée aux yeux du commun des passagers. Pour quelques personnes, la procédure était plutôt simple, une erreur orthographique dans un document, une empreinte floue. Après une dizaine de minutes, ils reprenaient leurs documents avec un geste de soulagement et sortaient de là le plus vite possible. Mais, pour la plupart, les cas étaient plus délicats. L’éventail représenté était large : demandeurs d’asile, voyageurs dont les visas ou les passeports n’étaient pas en règle, immigrants irréguliers résidant déjà dans le pays et arrêtés grâce à la nouvelle norme qui permet aux autorités de contrôler les passeports dans les vols internes, et même une sélection de volleyeurs cubains arrivés aux États-Unis pour participer à un tournoi. L’utilisation de téléphone, ordinateur ou toute autre forme de communication avec le monde extérieur étant interdite, certains essayaient de se réfugier dans la salle de bains pour avertir leurs parents. Peine perdue. Dans la porte des toilettes, il y a une grosse fenêtre délatrice devant laquelle est constamment posté un agent. Nos passeports et visas restaient derrière le comptoir des officiers, empilés en trois colonnes différentes. Les agents se levaient périodiquement pour y prendre un document. On pouvait immédiatement remarquer qu’une des piles descendait beaucoup plus vite. Chacun aurait aimé savoir si son passeport était dans l’heureuse pile. Devant nous, une affiche d’US-VISIT énumérait les engagements éthiques des agents de migration. Une des clauses nous rappelait que nous avions le droit d’être correctement informés. Pourtant, quand l’un d’entre nous essayait de se rapprocher des comptoirs des agents, une voix "gentille" mais sévère (comme celle que certains utilisent pour s’adresser aux enfants ou aux chiots), nous disait de nous regagner notre siège.

Selon les statistiques publiées par le ministère de la Sécurité Nationale (Homeland Security), plus de 1.3 millions d’immigrants illégaux ont été arrêtés en 2005 par les contrôles frontaliers nord-américains (Border and Customs Protection). Cela constitue plus de 90% du total des « saisies » annuelles au pays. Pourtant, réussir à mettre les pieds sur le sol américain (même si ces pieds arrivent parfois après des journées de marche ou même de nage) marque souvent juste le début d’une longue et pénible démarche. Triste preuve des humiliations que les immigrants sont obligés de subir dans la quête de leur légalisation est celle de l’agent Isaac Baichu, accusé d’avoir demandé des faveurs sexuelles à une dame de nationalité colombienne en échange de l’obtention de la précieuse Green Card [2]. Et même si ce genre de cas voit rarement la lumière publique, un reportage du journal New York Times nous rappelle que plus de 3 000 dénonciations de mauvaise conduite d’agents d’immigration attendaient encore en 2006 une enquête policière qui se fait rarement, à cause, parait-il, d’un manque de personnel. Que les États-Unis font face à des risques de sécurité nationale, ainsi qu’à des flux migratoires sans précédent sont des faits difficiles à nier. Mais pourquoi cette tendance à confondre les deux problématiques ? Pourquoi permettre que la peur devienne un fardeau si lourd et oppressant pour tous, que l’on soit citoyen, voyageur, ou immigrant ?

Notes

[1] Source : BBC News

[2] Bernstein, Nina. An Agent, a Green Card, and a Demand for Sex. New York Times. 21 Mars 2008.

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