CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  30 mars 2009
Journal le Métro

Tibet : la dernière génération

Le 50e anniversaire de l’exil du dalaï-lama sera souligné demain. À Jampaling, en Inde, dans une résidence pour personnes âgées tibétaines, 156 vieillards qui l’ont suivi en 1959 se meurent dans l’oubli.

Voilà déjà trois heures que des centaines de Tibétains attendent, massés au bord de la route menant à Dharamsala. Ils sont venus accueillir le dalaï-lama, comme chaque fois qu’il rentre de l’un de ses innombrables voyages.

Le convoi approche, puis « Sa » voiture passe. Les fidèles s’inclinent. Le silence est absolu, l’émotion, palpable. Le dalaï-lama les salue et disparaît. La foule se disperse.

Un groupe de vieillards regagne Jampaling. Ils y finissent leurs jours, sans proches ni famille, car le conflit leur a tout enlevé. Ils ont suivi leur chef spirituel en Inde, après la révolte de Lhassa qui culmina par le massacre de 87 000 Tibétains.

Cette génération vieillit. Chacun de ceux qui s’éteignent emporte avec lui quelques-uns des rares souvenirs d’un Tibet libre.

« Notre peuple venait de tout perdre »

Tsepa, 80 ans, se souvient de l’invasion, de la rébellion et de l’exil. Il a protégé le palais du dalaï-lama pendant la révolte de Lhassa, en 1959. Dans la nuit du 17 mars, le dalaï-lama fuit vers l’Inde. Tsepa devait continuer à défendre le palais afin que l’armée chinoise ne se doute pas de l’évasion. « J’avais le cœur brisé, se remémore-t-il. Notre peuple venait de tout perdre. »

Puis, l’armée chinoise a bombardé le palais. « C’était le chaos, il y avait des morts partout, raconte Tsepa. Les soldats chinois croyaient avoir tué Sa Sainteté et cherchaient en vain son corps parmi les cadavres des moines. » Soupçonnant l’évasion, ils ont commencé les interrogatoires. Pour sauver sa peau, Tsepa a fui en Inde, abandonnant sa bien-aimée. Des années plus tard, il a appris qu’elle était alors enceinte et avait donné naissance à une fille, décédée à l’âge de six ans.

Yunkyi, 88 ans, habitait tout près de Lhassa. « L’armée chinoise avançait vers mon village, les gens mouraient », dit-elle. Elle et son mari ont dû s’enfuir, abandonnant leurs deux enfants, qui étaient à l’extérieur du village. « Je ne les ai jamais revus. »

Plus de 80 000 Tibétains ont ainsi fui vers l’Inde. Au début, ils ont construit des routes dans le nord du pays. « Ce travail était déprimant », se rappelle Yuentin, un ex-militaire tibétain. Il avait l’impression de perdre son temps et de ne rien faire pour son pays.

Yuentin est arrivé en Inde avec le groupe de résistance paramilitaire Chushi Gangdruk, qui assurait la garde du dalaï-lama lors de son évasion. Il a ensuite participé durant six ans à des missions secrètes financées par la CIA dans l’Himalaya. Après que le financement américain eut été aboli, il s’est enrôlé dans le nouveau régiment tibétain de l’armée indienne, avec l’espoir de poursuivre son combat. « Les Indiens nous ont donné un bon entraînement, mais ils ne nous ont jamais donné la chance de combattre la Chine », regrette-t-il.

Vivre d’espoir

Ces aînés aux parcours peu communs passent leurs journées à prier pour que leur peuple recouvre sa liberté et pour que le dalaï-lama vive longtemps. Ils ont été admis à Jampaling parce qu’ils sont malades, pauvres et sans famille. La plupart d’entre eux ne se sont jamais mariés, pensant toujours qu’ils rentreraient bientôt au Tibet. Toute leur vie, ils ont cru que leur exil serait temporaire.

Plusieurs s’inquiètent du sort qui sera réservé aux Tibétains s’ils n’obtiennent pas la liberté avant la mort du dalaï-lama, aujourd’hui âgé de 73 ans. « Nous avons le soutien de la planète grâce à Sa Sainteté. Que deviendrons-nous quand il disparaîtra ? » demande Yuentin.

Les vieillards de Jampaling savent qu’ils ne reverront jamais le Tibet libre dans lequel ils ont grandi, mais ils espèrent que les générations qui se battent aujourd’hui auront un jour cette occasion. Un demi-siècle d’exil n’a pas eu raison de leur désir de liberté.

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