CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  10 mars 2007
Le Devoir

Ségolène Royal peut-elle encore gagner ?

La candidature de Ségolène Royal à la présidence de la République française suscite beaucoup d’intérêt. Investie comme candidate par le Parti socialiste avec une forte majorité, ses appuis dans les sondages laissaient croire jusqu’à tout récemment qu’elle pourrait devenir la première femme à occuper l’Élysée.

Ce soutien a récemment fléchi et plusieurs observateurs estiment que son adversaire de droite, le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, est dorénavant en meilleure posture qu’elle pour l’emporter. Comment expliquer les succès initiaux et le recul récent de Ségolène Royal ?

L’ascension de Ségolène Royal

Quatre facteurs peuvent expliquer le succès de Ségolène Royal. Le bilan de la coalition gouvernementale formée de partis de droite est sévèrement jugé par l’électorat. Depuis quelques années, les Français n’ont pas fait preuve de beaucoup de patience avec leurs gouvernements, les renvoyant souvent dans l’opposition après un seul mandat. Ségolène Royal, candidate du principal parti de l’opposition, a profité, au début du moins, de ce mécontentement.

Le deuxième facteur est le souvenir douloureux de l’élection présidentielle de 2002. À cette occasion, le candidat socialiste Lionel Jospin avait été éliminé dès le premier tour en raison de la dispersion des voix des électeurs de gauche. Le désir de ne pas répéter cette erreur et de se rallier derrière un candidat « populaire » susceptible de gagner l’élection anime la gauche cette année et a profité à Ségolène Royal.

Le troisième facteur est le style de Ségolène Royal. Axé sur l’écoute et la consultation, il tranche avec la tradition d’un parti enclin à élaborer son programme en fonction de sa doctrine et des seules orientations de ses militants. Le déploiement d’un large processus de consultation des électeurs a permis à Ségolène Royal de projeter l’image d’un leader politique capable de faire des choix en s’inspirant davantage des besoins exprimés par la population que de l’orthodoxie de son parti.

Le positionnement politique de Ségolène Royal est la quatrième clé de son succès. S’inspirant de Bill Clinton et de Tony Blair, Ségolène Royal a proposé des politiques qui puisent tantôt dans le répertoire traditionnel de la gauche, tantôt dans celui des partis de droite. Son discours économique parle non seulement de développement durable et de partage des richesses mais aussi de la nécessité d’avoir une croissance forte, de maîtriser la dette publique, de favoriser l’esprit d’initiative et de réconcilier les Français avec les entreprises. Son propos sur la sécurité et la répression de la criminalité marque aussi une évolution pour le Parti socialiste. Ségolène Royal réclame le droit et la justice pour tous mais affirme du même souffle qu’« il faut être lucide et implacable contre tous les délinquants et avec toutes les formes de violence ».

Le bilan et le positionnement

Comment expliquer, malgré une conjoncture initialement favorable, le recul récent de Ségolène Royal dans les sondages ?

Trois facteurs paraissent expliquer cette nouvelle dynamique. La première cause tient au fait que son principal adversaire, Nicolas Sarkozy, est parvenu à prendre ses distances par rapport au bilan d’un gouvernement dont il est pourtant un des principaux acteurs. La chose peut surprendre mais s’explique assez bien. Les électeurs sont généralement moins portés à regarder vers le passé qu’à se tourner vers l’avenir quand il n’y a pas de candidat sortant en lice. Les Français semblent davantage soucieux, à mesure que l’élection approche, de choisir un chef de gouvernement compétent que de sanctionner la droite au pouvoir. Ce glissement d’une perspective rétrospective, centrée sur l’évaluation du bilan, vers une perspective prospective et comparative, axée sur l’évaluation des candidats, semble favoriser Nicolas Sarkozy.

Un deuxième avantage de Ségolène Royal, son positionnement politique modéré, est devenu moins décisif avec le passage du temps. La montée d’un candidat centriste crédible, François Bayrou, et l’adoption par Nicolas Sarkozy d’un positionnement amalgamant des politiques de droite à des accents empruntés à la gauche ont privé la candidate socialiste de la carte du discours rassembleur. Cette évolution paraît avoir amené un nombre croissant d’électeurs à porter leur attention davantage aux qualités des deux principaux candidats qu’à leurs politiques.

Les qualités d’un chef

Les électeurs attachent une importance particulière à quatre grands critères lorsqu’ils évaluent des leaders politiques, soit la fermeté, la compétence, l’honnêteté et l’empathie. Les deux premiers sont ceux que les électeurs associent plus spontanément à sa « performance » anticipée comme chef de gouvernement alors que les deux derniers sont plutôt perçus comme des qualités personnelles. Bien que plusieurs électeurs mentionnent spontanément l’honnêteté comme une qualité recherchée chez un chef, les études électorales montrent que les perceptions à propos de la fermeté et de la compétence des candidats jouent, en dernière analyse, un plus grand rôle dans la décision de les appuyer ou non.

La disposition des électeurs à attribuer des qualités à un chef découle moins des effets de campagnes dites d’image que du positionnement et de la performance des chefs à propos d’enjeux importants. Les enjeux de l’économie, des relations internationales et de la lutte contre la criminalité sont ceux qui sont les plus étroitement associés, dans l’esprit des électeurs, aux critères de la fermeté et de la compétence. Une bonne performance ou un positionnement crédible sur ces trois enjeux renforceront l’impression de force et de compétence associée à un politicien. Une performance décevante ou un positionnement peu crédible créeront l’effet contraire.

C’est précisément à propos de ces trois enjeux que la candidate socialiste a eu de la difficulté à s’imposer récemment. L’impression de fermeté de Sarkozy, très marquée depuis l’épisode des émeutes dans la banlieue parisienne, la position floue de la candidate socialiste sur les réformes structurelles à apporter à l’économie française pour en améliorer la productivité et créer de l’emploi et, plus encore, les nombreux faux pas de Ségolène Royal sur les questions internationales, notamment à propos de la Chine et du Québec, ont suscité de nombreuses interrogations à propos de la fermeté et de la compétence avec lesquelles elle pourrait diriger l’État français.

Le scepticisme à propos de Ségolène Royal est peut-être trop répandu maintenant pour qu’elle puisse dissiper ces impressions négatives. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles la candidate socialiste a récemment senti le besoin de consolider sa position en invitant les ténors de son parti à jouer un rôle plus actif dans sa campagne. Ce ralliement, de bonnes prestations dans des émissions d’affaires publiques et un discours plus énergique lui ont permis de réduire l’écart qui la sépare de Nicolas Sarkozy. Mais cette tendance ne semble pas vouloir se maintenir. La candidate socialiste tire toujours de l’arrière dans les intentions de vote et la fragilité de sa candidature est de plus en plus évoquée. L’élection présidentielle française n’est peut-être pas encore jouée, mais la victoire de Ségolène Royal paraît, à moins d’un retournement inattendu, de moins en moins probable.

  • Richard NadeauRichard Nadeau

    Richard Nadeau (Ph. D. Montréal, 1988) est professeur titulaire au département de science politique de l’Université de Montréal et directeur de recherches (Opinion publique et processus démocratiques) à la Chaire d’études politiques et économiques américaines du Cérium.
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