CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  octobre 2008
Chronique du Cérium

Sarkozy et le Québec : L’importance de l’Union européenne et du lien transatlantique

Le 30 octobre 2008

Nos amis indépendantistes se désolent des propos du Président Sarkozy lors de son passage à Québec à l’occasion du Sommet de la Francophonie. En déclarant que « le monde n’a pas besoin d’une division supplémentaire », le Président français se serait non seulement ingéré dans nos affaires internes, mais il aurait aussi fait preuve d’un biais sans précédent en faveur de l’unité canadienne et contre l’indépendance du Québec. D’aucuns attribuent ce changement de la position traditionnelle gaulliste à l’endroit du contentieux Québec/Canada aux relations d’amitié entre le Président Sarkozy et la famille Desmarais. Pour bien comprendre ce changement, il faut être moins myope. Il faut accorder moins d’attention à la conjoncture et davantage aux effets de structure, dont au premier plan la construction européenne et le monde de l’après 9-11.

« L’européanisation » de la politique étrangère française Lors de son discours à l’Assemblée nationale le président Sarkozy n’a pas que parlé en tant que chef d’état de la France. Il portait aussi, à cette occasion, son « chapeau » de président de l’Union européenne (UE), dont il assure la présidence rotative et dont le sommet annuel avec le Canada prenait place à Québec le 17 octobre dernier.

La France ne participe pas au processus d’intégration européenne depuis plus de 50 ans sans que ceci n’affecte ses politiques. Depuis les premiers jalons posés par Jean Monnet, la France est elle-même de plus en plus « fédéralisée » par l’Europe. Elle est imbriquée au sein d’une toile d’institutions communautaires de plus en plus dense tissée par l’UE. De par son rôle historique de premier plan dans la formation d’une Europe aux inspirations fédérales, la France ne peut plus, aussi librement qu’en 1967, adopter des positions internationales pouvant fragiliser l’existence d’entités politiques comme le Canada qui partage avec l’UE une structure de gouvernance comparable. La principale différence entre de Gaulle et Sarkozy dans leurs positions par rapport au Canada/Québec, ne tient pas aux liens de l’actuel président français avec de puissantes familles fédéralistes canadiennes. Ce qui les distingue radicalement ce sont plutôt quarante années de construction européenne. Plus le temps passe et plus le chef de la France - qui qu’il soit – a les mains liées par une expérience politique qui mélange les souverainetés nationales, plus qu’elle ne les divise.

Les relations transatlantiques et l’obsession sécuritaire américaine post 9-11

Peu après son discours à l’Assemblée nationale, le chef d’état français s’envolait vers Camp David pour rencontrer, à titre de premier représentant de l’UE, le président américain. Ceci est symbolique de la nouvelle volonté française de reconstruire les ponts avec les alliés américains suite aux tensions provoquées par la guerre en Irak. Plus que tout autre pays de la communauté internationale, c’est la France qui a personnifié l’opposition à l’invasion de l’Irak par l’armée américaine. Qui ne se souvient pas du fameux discours prononcé aux Nations-Unies le 14 février 2003 par l’ancien premier ministre de Villepin ? Déjà depuis le retrait de l’OTAN par de Gaulle en 1966, la France a presque toujours été vue par Washington comme un allié incertain et non fiable. Au tournant du 21ème siècle, ces perceptions ce sont renforcées alors même que les États-Unis devenaient de plus en plus préoccupés par les questions de sécurité interne après les événements du 9-11. Aux lendemains de l’attaque contre les tours jumelles et dans la foulée de l’affaire Ahmed Ressam, c’est le Québec, et plus précisément Montréal avec sa large communauté maghrébine, qui est pointé du doigt comme le point d’entrée des terroristes en sol américain. Cette opinion fut plus tard modifiée, mais chez les américains, l’idée d’une frontière « passoire » chez leurs voisins du nord n’est jamais complètement disparue. Or, cette idée est d’autant plus troublante du point de vue des États-Unis dans l’éventualité où le Québec, après un référendum victorieux, accéderait à l’indépendance grâce au travail diplomatique et au soutien actif de la France. De Washington, le Québec serait vu, ni plus ni moins, comme un satellite de la France, une sorte de DOM-TOM (département d’outre-mer) nouveau genre. Comment, dans un climat d’obsession sécuritaire, les américains pourraient-ils tolérer qu’une partie de leur frontière soit partagée avec un pays qui, à leurs yeux, ne serait rien d’autre qu’un appendice de la France, cet allié imprévisible et capricieux ?

Choisir Washington plutôt que Québec

C’est dans ce contexte qu’il faut aussi comprendre les propos de Sarkozy en faveur du lien fédéral canadien. Prendre ses distances du nationalisme québécois constitue peut-être la rupture d’une certaine politique française à l’endroit de notre débat existentiel. Mais pour la France, c’est un bien petit prix à payer pour revenir dans les bonnes grâces des américains. Entre le Québec et Washington, la France a fait un choix en fonction de ses propres intérêts géo-stratégiques. On comprend alors la déception des indépendantistes, eux qui ont mis tous « leurs œufs dans le panier » de la France pour la reconnaissance internationale d’un éventuel Québec souverain. Pourtant, la célèbre formule de Voltaire – « ces quelques arpents de neige » - aurait dû leur rappeler qu’à la grande « bourse » de la politique mondiale, la France a toujours accordé une valeur « fluctuante » à notre coin du monde.

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