CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  28 décembre 2007
La Presse

Qui craignait Bhutto ?

Forum

L’assassinat de Benazir Bhutto sera naturellement comparé à celui de son père. Tous les deux n’ont-ils pas eu lieu dans le contexte d’un régime militaire - qui est sorti renforcé par ces exactions ? C’est sans doute leur seul point commun. L’assassinat de Benazir Bhutto a fait franchir au Pakistan une étape nouvelle. Zulfikar Ali Bhutto avait été exécuté après un procès où certaines formes avaient été préservées. Hier, Benazir Bhutto a été assassinée alors qu’elle faisait campagne en vue d’élections susceptibles de la ramener au pouvoir : il s’agissait de l’en empêcher par tous les moyens. Pourquoi ?

Nous ne saurons sans doute jamais qui a organisé l’attentat de Rawalpindi - la ville où se trouve le QG de l’armée pakistanaise - mais certaines hypothèses peuvent être avancées dès lors que l’on s’interroge sur ce que représentait Benazir Bhutto. Sans être irréprochable - loin de là : la déception suscitée par ses deux passages au pouvoir et ses hauts faits de corruption en témoignent -, elle incarnait la solution de rechange politique la plus crédible à la coentreprise militaro-islamique dont Musharraf reste le symbole vivant.

Certes, il se dit volontiers partisan d’un islam modéré, il a déclaré la guerre à Al-Qaeda qui le lui a bien rendu en essayant de l’abattre à plusieurs reprises et il s’est rangé aux côtés des États-Unis, qui financent grassement cet allié improbable contre le terrorisme. Mais d’un autre côté, il considère que l’armée a vocation à gouverner un pays pas encore mûr pour la démocratie, il garde dans sa manche des groupes jihadistes susceptibles de servir encore au Cachemire et il n’a pas fait tout ce qui était dans son pouvoir pour éviter que les Talibans ne trouvent une base arrière dans les zones tribales du Pakistan.

Si les partis islamiques le traitent de "Busharraf" en raison de son alignement supposé sur Washington, Musharraf a aidé le chef de leur coalition à se faire reconnaître comme chef de l’opposition, privant ainsi l’alliance créée par le PPP de Benazir Bhutto d’un titre qui lui revenait de droit.

Qu’est-ce que le complexe militaro-islamique avait donc à craindre d’une Benazir Bhutto première ministre ? Ayant l’appui des États-Unis - qui ont milité pour que Musharraf la laisse rentrer au pays et donne ainsi au pays, un allié-clé dans la guerre contre le terrorisme, une façade de respectabilité -, elle aurait pu étendre la répression contre les islamistes de tous poils, qui ont aujourd’hui acquis un poids considérable ; elle aurait pu dénoncer la connexion entre l’establishment sécuritaire (l’armée et les services secrets de l’ISI) et les islamistes ; elle aurait pu renoncer au Cachemire et à l’Afghanistan - où l’armée pakistanaise souhaite recouvrer une certaine influence ; elle aurait pu rendre la vie publique plus démocratique en restaurant la Constitution de 1973 ; enfin, elle aurait pu s’attaquer à cet État dans l’État qu’est devenue l’armée. Aujourd’hui, non seulement les militaires - et les ex-militaires - peuplent l’administration et les ambassades du Pakistan, mais en outre les fondations des trois armes (armée de terre, armée de l’air et marine) tiennent des pans entiers de l’économie. Au-delà, les militaires vivent confortablement dans des gated communities bien dotées en écoles, en hôpitaux et disposant de leurs magasins propres quand le reste du pays souffre de la dureté des temps.

Pour toutes ces raisons, et d’autres encore sans doute, Benazir Bhutto ne devait pas revenir au pouvoir. Les autorités - qui l’avaient contrainte à l’exil - n’ont pas pu résister aux pressions américaines et l’ont laissée revenir ; elle a survécu à l’attentat du 18 octobre - pas au suivant car elle devait mourir.

Un avenir bouché ?

Si les élections du 8 janvier prochain n’auraient sans doute pas débouché sur tous les changements que Benazir Bhutto disait vouloir introduire, le Pakistan n’en observera peut-être aucun, maintenant qu’elle n’est plus. Il semble en effet que Nawaz Sharif ait opté pour un boycottage du scrutin et que le parti du Président, la PML (Q) puisse garder le pouvoir qu’elle exerce depuis 2002. Certes, les élections sont susceptibles d’être reportées, mais la continuité n’en sera que plus grande.

D’où le changement peut-il venir au Pakistan ? Probablement pas des États-Unis à court terme, tant George Bush aura du mal à durcir vraiment le ton vis-à-vis de son allié de l’après 11 septembre et tant la vie politique américaine sera dominée à partir du mois prochain par les primaires.

Les choses changeront ensuite, sans doute. Mais Washington sera sans doute prudent car l’assassinat de Benazir Bhutto est en un sens un défi qui lui a été lancé sur le thème : "Vous teniez à la remettre en selle, nous avons su liquider cette hypothèque." De toute façon, aucune pression extérieure ne suffira à remettre en cause l’emprise du complexe militaro-islamique. D’où l’importance, pour l’avenir à moyen terme, des forces que constituent encore le pouvoir judiciaire - et les professions juridiques -, la presse et les ONG. Car il y au Pakistan une intelligentsia éprise de liberté et d’État de droit, ouverte sur le monde et acquise aux valeurs de tolérance religieuse. C’est elle qu’il faut aider aujourd’hui.

  • Christophe JaffrelotChristophe Jaffrelot

    Christophe Jaffrelot fut directeur du Centre d’études et de recherches internationales, Sciences Po/CNRS, à Paris, de 2000 à 2008. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Pakistan et l’Inde. Il co-dirige l’école d’été du CÉRIUM Inde : surprenante modernité
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