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  5 février 2006
La Presse

Quand les Casques bleus deviennent kaki

de Laura-Julie Perreault

Afghanistan - Parmi les fiertés nationales du Canada, l’invention des Casques bleus est probablement celle qui fait le plus l’unanimité d’un océan à l’autre. Mais la nouvelle mission du Canada en Afghanistan remet-elle en jeu cet héritage de maintien de la paix ? Regard sur un nouveau mariage de convenance entre la guerre et la paix.

Le concept de maintien de la paix est mort avec la fin de la guerre froide. " Steve Bowes commande l’Équipe provinciale de reconstruction (EPR) que le Canada a déployée en août dernier à Kandahar, dans le sud de l’Afghanistan. Il pourrait difficilement être plus clair.

Révolus, comprend-on, les jours où les Casques bleus, une invention du premier ministre canadien Lester B. Pearson, s’interposaient entre deux parties et attendaient qu’on leur tire dessus avant de réagir.

Les leçons ont été trop douloureuses : les militaires n’oublieront pas de sitôt le massacre de Srebrenica. Sous les yeux des Casques bleus hollandais, des milliers de Bosniaques ont été massacrés. Les règles d’engagement ne permettaient pas aux soldats d’intervenir.

Quand le Canada a décidé l’an dernier d’assumer un plus grand rôle militaire en Afghanistan, en se redéployant dans le sud du pays, château fort des talibans, il n’était donc pas question de s’y rendre déguisé en colombe.

" Que cela soit clair, notre mission à Kandahar n’est pas une mission de maintien de la paix. C’est une mission de soutien à la paix. Ça veut dire qu’il y a bien peu de paix pour le moment et beaucoup de soutien ", a dit à La Presse, l’automne dernier, le leader de l’Équipe provinciale de reconstruction.

Lors d’une conférence de presse l’automne dernier, le général Rick Hillier avait lui aussi sorti l’artillerie lourde pour faire comprendre au public canadien que les temps ont changé. Il a clamé haut et fort que les 2200 hommes que l’armée canadienne déploiera ce mois-ci à Kandahar seront là pour " tuer les scumbags (sacs à merde) " que sont les talibans, les membres d’Al-Qaeda et leurs partisans. Son commentaire lui avait valu l’attention de plusieurs sites Web islamistes qui se sont soudainement intéressés à la mission canadienne.

Depuis cette déclaration-choc, beaucoup de sable a soufflé dans le désert afghan. Le Canada a retiré ses troupes de Kaboul, où elles étaient stationnées depuis deux ans en soutien à une mission de paix de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), pour les redéployer à Kandahar, dans le sud du pays.

L’Équipe provinciale de reconstruction, installée à Kandahar en août, a été la cible d’attaques à la roquette. En janvier, un attentat terroriste, revendiqué par les talibans, a tué un diplomate canadien, Glyn Berry, et blessé grièvement trois militaires. On craint toujours pour la vie de l’un d’eux.

Alors que les renforts canadiens arrivent jour après jour dans le sud du pays, les attentats suicide se multiplient. La menace terroriste dans la région de Kandahar s’amplifie.

Nouveau discours ?

Pourtant, jeudi, lors d’une conférence de presse faisant le point sur le déploiement de nouvelles troupes canadiennes en Afghanistan, le brigadier-général David Fraser ne tenait pas le même discours que son patron, M. Hillier. Celui qui prendra les rênes d’une brigade internationale à Kandahar le mois prochain a expliqué que le but principal des troupes canadiennes n’est pas de casser du taliban, mais bien de défendre ceux qui participent à la reconstruction de l’Afghanistan. " Si les talibans veulent intervenir pendant que des gens reconstruisent des écoles, ils auront affaire à nous ", a offert, en guise d’exemple, M. Fraser.

L’armée aurait-elle changé son fusil d’épaule ?

Coordonnateur du réseau francophone de recherche sur les opérations de paix, Marc-André Boivin voit dans ce changement de discours l’autre face d’une même médaille." Selon la nouvelle approche, les militaires canadiens peuvent faire à la fois du combat et du maintien de la paix. Ils peuvent distribuer des galettes de riz et des pruneaux (des balles de fusil) en même temps ", explique l’universitaire.

Ce nouveau mariage entre les opérations de combat et les opérations de paix est loin de faire l’unanimité au sein de la coalition qui a déployé des troupes en Afghanistan.

Les Américains voulaient que l’opération guerrière Enduring Freedom, dans le sud de l’Afghanistan, soit fusionnée à la mission de paix dont les forces de l’OTAN sont responsables à Kaboul et dans le nord du pays. En principe, cette nouvelle force combinée pourrait à la fois faire la guerre et la paix sous un seul commandement. Celui de l’OTAN. Exit le monopole américain.

L’effort de guerre

Les Canadiens se sont portés volontaires. C’est d’ailleurs le brigadier-général David Fraser qui supervisera l’été prochain le transfert de commandement entre Enduring Freedom et l’OTAN. " Les Afghans ne verront aucun changement pendant la transition ", a assuré cette semaine le futur commandant. Pour assurer la continuité, les 2200 soldats canadiens seront joints par quelque 4000 autres militaires originaires, notamment, de l’Australie et de la Grande-Bretagne.

Mais tous les pays n’ont pas accepté avec le même enthousiasme ce nouveau mariage entre les Casques bleus et les bérets vert kaki. Les Allemands et les Français ont demandé des modifications au projet avant de se porter volontaires. Les Pays-Bas ont longuement hésité avant d’opter, vendredi, pour l’envoi de 1100 à 1400 hommes.

Selon Marc-André Boivin, un spécialiste des opérations canadiennes en Afghanistan, le nouveau discours moins belliqueux du brigadier-général Fraser, cette semaine, était probablement destiné, justement, aux Néerlandais tout autant qu’à l’opinion publique canadienne. " Les dirigeants de l’armée lisent attentivement ce qui s’écrit dans les journaux canadiens ces jours-ci. C’est beau d’aller faire la guerre, mais quand les cercueils vont rentrer au Canada, est-ce que la population canadienne va suivre ? Je n’en suis pas certain ", souligne M. Boivin.

L’opposition féroce des Canadiens à la guerre en Irak, elle, ne laisse pas de doute. Mais en assumant leur nouveau rôle en Afghanistan, ne contribuent-ils pas par la bande à l’effort de guerre américain ? " On ne peut pas cacher qu’il y a une corrélation directe entre les deux ", conclut M. Boivin.

DE GUERRIERS À KAMIKAZES

L’année 2005 a été la plus meurtrière en Afghanistan depuis l’invasion de l’armée américaine et de ses alliés. Plus de 1000 personnes y ont perdu la vie. Mais 2006 ne s’annonce guère mieux. La résurgence des attentats suicide depuis le début de l’année inquiète.

Certains croient que le recours soudain aux kamikazes annonce le transfert d’éléments d’Al-Qaeda de l’Irak à l’Afghanistan. L’explication est plausible. Historiquement, les Afghans, experts en guérilla, ont peu utilisé les attentats terroristes pour en venir à leurs fins. Lors de la guerre contre l’Union soviétique, les Afghans ont eu recours à des combattants provenant du reste du monde musulman.

" Mais ça peut aussi démontrer que les talibans sont dans une situation qui les oblige à faire ça. Ils ne peuvent plus faire concurrence aux forces étrangères. Quand on a peu de moyens pour le combat, le recours aux attentats terroristes est très efficace au plan des résultats ", explique Houchang Hassan-Yari, professeur de sciences politiques au Collège militaire de Kingston.

ENDURING FREEDOM

Depuis 2001, l’opération Enduring Freedom peut compter sur la présence de 18 000 militaires américains dans le sud de l’Afghanistan. Cette année, avec l’arrivée des 2200 soldats canadiens et de 4000 autres provenant des autres pays de l’OTAN, les Américains veulent retirer 3000 de leurs soldats. Pour les redéployer en Irak ?

BIENVENUE AU TIM HORTONS DE KANDAHAR !

D’Edmonton à Kandahar. Les quelque 2000 soldats canadiens qui quitteront leur famille au cours des prochaines semaines pour aller entreprendre leur mission en Afghanistan savent qu’un tout autre monde les attend. Températures frisant quotidiennement les 40 degrés Celsius, tempêtes de sable, femmes couvertes d’une burqa : ils mettront quelques semaines à apprivoiser leur nouveau milieu. Mais, sur la base militaire où ils s’installeront, à proximité de l’aéroport de Kandahar, l’Amérique du Nord les rattrapera vite. Sur cette base, on trouve en effet un Burger King, un Pizza Hut et même un café Green Bean, qui vend des cappuccinos et des cafés latte. Pour les spécialités afghanes, on repassera !

" Quand tous les soldats canadiens seront arrivés, nous allons faire des pressions pour avoir un Tim Hortons, a dit à La Presse un des agents canadiens des forces spéciales, rencontré à Kandahar. Ce serait bon pour le moral des troupes ", a-t-il ajouté, mi-sérieux.

Pour les plus stressés, un salon de massage est aussi en fonction. Mais les masseuses ne sont pas afghanes. La plupart des employés de soutien ont été recrutés en Ouzbékistan, un pays voisin, musulman, mais beaucoup moins conservateur que l’Afghanistan.

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