CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  3 février 2011
Courrier International

Quand la voix de l’Inde se fait entendre

Sommet sur le climat

Il y a tellement de choses qui ne tournent pas rond dans l’Inde d’aujourd’hui qu’on en vient à se demander si ça n’est pas irrécupérable. L’énorme scandale de corruption qui a éclaboussé le pays à la fin de l’année dernière [l’ancien ministre des Télécommunications, Andimuthu Raja, est accusé d’avoir bradé des licences de téléphonie mobile de deuxième génération (2G) à des sociétés amies, faisant perdre quelque 30 milliards d’euros aux caisses publiques] révèle un Etat au moteur si bien huilé par le clientélisme et la fraude qu’il emmène la démocratie vers sa chute. Lorsque les valises de billets ne suffisent plus à amadouer les responsables politiques, le secteur privé réussit très bien à mettre l’opinion publique de son côté par l’intermédiaire de médias complices, qui affirment par exemple que l’application des lois protégeant l’environnement est un danger pour notre croissance chérie.

Cela explique peut-être pourquoi la presse économique décrit régulièrement Jairam Ramesh, le ministre de l’Environnement et des Forêts, comme une menace pour le miracle économique indien et comme un homme qui envoie le “mauvais signal” aux investisseurs. Même si celui-ci a donné son accord à des projets comme la construction sur le sol indien d’une centrale nucléaire par Areva, le géant français du nucléaire, accord assorti fort raisonnablement de trente-cinq conditions, le fait qu’il soit prêt à suspendre ou à annuler des projets violant la législation protégeant l’environnement choque l’oligarchie. Plusieurs projets ont été suspendus tout simplement parce qu’ils étaient potentiellement dévastateurs pour les citoyens les plus défavoriséset l’environnement déjà dégradé du pays.

Jairam Ramesh est peut-être également, si l’on en croit le sommet de Cancún de décembre 2010 sur le changement climatique, l’un des meilleurs atouts de l’Inde au moment où celle-ci cherche à affirmer sa position dans la gestion des affaires mondiales. Un an avant Cancún, les dirigeants du monde s’étaient réunisà Copenhague. On pensait que les Etats-Unis finiraient par se décider à réduire leurs émissions de gaz carbonique. Cet espoir vola en éclats lorsqu’ils s’abstinrent de toute initiative. Dans le même temps, l’Inde et la Chine refusèrent de voir leur croissance sacrifiée pour que les Américains puissent continuer à gaspiller de l’essence.La conférence se termina par une impasse. Quel changement un an plus tard ! Contre toute attente, le sommet de Cancún a débouché sur un accord capital, et l’Inde, représentée par Jairam Ramesh, a pris la décision de limiter les émissions de gaz à effet de serre. Ramesh est ainsi apparu, sous les applaudissements de la communauté internationale, comme l’un des dirigeants les plus efficaces d’un bloc de pays émergents qui ne se contentent plus de fulminer dans leur coin pendant que les pays riches regardent la planète brûler sans rien faire. Dans un monde qui rechigne à s’accorder, Jairam Ramesh a affirmé le pouvoir de négociation des économies émergentes, trop longtemps confinées à la marge des institutions mondiales. Pourtant, le ministre a été largement critiqué en Inde pour avoir laissé entendre que le pays était prêt à discuter l’idée d’une négociation sur les quotas d’émission de CO2.

A droite, certains ont averti que tout seuil d’émission limiterait la croissance du pays ; à gauche, le très influent Centre pour la science et l’environnement a déclaré que c’étaient les gros émetteurs historiques et les pays les plus riches, en particulier les Etats-Unis, qui devaient faire un effort et ne pas demander à l’Inde de se sacrifier. Ramesh a répondu que, pour que les solutions multilatérales fonctionnent, il fallait que chaque pays soit ouvert au compromis.

S’il y a un signe, après cette saison de scandales, que la démocratie indienne est récupérable, c’est le soutien dont Jairam Ramesh dispose auprès d’éléments puissants de son parti. Dans la Bhagavad-Gita, le chapitre le plus célèbre de l’épopée du Mahabharata, la fleur de lotus n’est jamais souillée par la pourriture qui se trouve au-dessous d’elle. Dans l’iconographie hindoue, Lakshmi, la déesse de la Richesse, trône sur une fleur de lotus. De la même façon, pour que l’Inde parvienne à une prospérité durable et équitable tout en préservant sa crédibilité internationale, elle doit s’élever au-dessus de la corruption et de l’avidité des entreprises et réaffirmer l’Etat de droit, qui est destiné à protéger et à servir le peuple.

Note : L’Inde est devenue le 19 octobre 2010 le troisième pays au monde à disposer d’une juridiction exclusivement consacrée à l’environnement. Il s’agit du National Green Tribunal (NGT). “C’est la première institution du genre en Inde et elle va appliquer le principe pollueur-payeur dans une optique de développement durable. Chacun pourra saisir le tribunal pour réclamer des dommages occasionnés par le non-respect des lois environnementales”, a déclaré le ministre de l’Environnement, Jairam Ramesh. Il a été désigné “homme de l’année 2010” par le magazine anglophone Tehelka.

* Universitaire et essayiste. Elle écrit régulièrement dans les presses américaine et indienne. Elle a publié, en 2008, Planet India – L’ascension turbulente d’un géant démocratique, éd. Actes Sud.

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  • Mira KamdarMira Kamdar

    Mira Kamdar est chercheure au World Policy Institute et chercheure-associée au Pôle de recherche sur l’Inde et l’Asie du Sud (PRIAS). Elle a été professeure à l’école d’été Inde du CÉRIUM.
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