Alice Corbet et Mathieu-Robert Sauvé « Quand l’aide humanitaire devient un spectacle », UdeMNouvelles, lundi, 01 février 2010, international.
Selon Influence Communication, le tremblement de terre en Haïti est le plus gros évènement médiatique de la décennie, dépassant même la tragédie du 11 septembre 2001 du point de vue du « poids média ». Pour l’anthropologue Alice Corbet, cette hypermédiatisation ne saurait faire oublier les drames qui se déroulent ailleurs sur la planète. Par exemple, un séisme au Cachemire a fait quelque 75 000 victimes en 2005 sans attirer un dixième de l’attention internationale accordée à Haïti en ce début d’année et un peuple qu’elle connait bien pour avoir partagé sa vie quotidienne pendant plusieurs mois, les Sahraouis, n’a jamais fait les manchettes de CNN. « Pourtant, plus de 200 000 réfugiés vivent depuis 30 ans dans un site muré où un enfant sur quatre n’atteint pas l’âge de deux ans », a-t-elle relaté le 27 janvier au cours d’une présentation devant une cinquantaine de personnes au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal, où elle poursuit des études postdoctorales sous la direction de Mariella Pandolfi.
Elle en avait long à dire, également, sur « l’imagerie victimaire » des catastrophes dans lesquelles les femmes et les enfants blessés font presque toujours la une, question de faire monter les enchères des campagnes de financement. « On a fait grand bruit des 143 victimes sauvées par les coopérants en Haïti. Qui a parlé des centaines de rescapés sauvés par leur frère, leur mère, leurs voisins ? »
Le spectacle a mis en vedette les travailleurs humanitaires venus de partout pour secourir la population. « On y trouve beaucoup de soixante-huitards qui n’ont pas réussi à changer le monde et qui veulent se reprendre aujourd’hui », a-t-elle lancé.
Alice Corbet rappelle que les Chinois, premiers coopérants étrangers à arriver à Port-au-Prince après le séisme, ont déployé un immense drapeau rouge dès leur descente de l’avion, avant même de poser les pieds sur le tarmac. Pour Barack Obama, le déploiement des soldats américains est une occasion de montrer que son administration sera plus efficace que celle de son prédécesseur au moment de l’ouragan Katrina, qui a fait près de 2000 morts dans le sud des États-Unis en 2005.
Mme Corbet a déposé sa thèse en anthropologie en 2008 à l’École des hautes études en sciences sociales en France. Lorsqu’elle a effectué son étude de terrain chez les réfugiés sahraouis du Sahara occidental, au nord-ouest de l’Afrique, Alice Corbet a dû revêtir le voile islamique qui lui cachait tout le corps à l’exception des yeux. Plusieurs fois, des reporteurs l’ont prise en photo, croyant qu’elle était une indigène. « On s’étonnait de trouver une réfugiée aux yeux bleus », a-t-elle dit.
Pendant plusieurs séjours d’une durée allant jusqu’à un mois et demi, elle a vécu le quotidien des Sahraouis, un peuple qui dépend presque totalement des organismes d’aide humanitaire, même pour ses rations journalières d’eau. Arrivée dans une famille au début des années 2000 avec l’idée de traiter de la question de l’identité chez les jeunes réfugiés, elle a progressivement délaissé ce sujet pour se tourner vers une analyse du travail des organisations non gouvernementales humanitaires. La critique qu’elle en faite est très vive.
L’humanitaire sert très souvent l’économie du pays donateur en permettant à des multinationales de l’agroalimentaire de distribuer gratuitement des semences de riz... à condition qu’elles puissent vendre aussi leurs engrais, leurs pesticides. Ça s’est vu au Bangladesh.
Par ailleurs, en raison des critères très stricts qui définissent le statut de « réfugiés », le seul fait de posséder un potager pourrait compromettre l’accès à l’aide internationale. Cela contraint les Sahraouis à dépendre totalement des étrangers. « Dans les camps, on n’a pas le droit de travailler, déplore-t-elle. On n’a pas la possibilité de s’en sortir. »
À la différence des anthropologues, les coopérants ne vivent pas tous les jours avec les gens qu’ils aident. Parfois, ils saisissent mal leurs problèmes. « On doit comprendre que les initiatives de coopération doivent être un accompagnement avant tout », indique-t-elle.
Si elle ne condamne pas le travail des journalistes qui se précipitent là où le sang coule, elle plaide en faveur d’un meilleur équilibre entre la diffusion de l’information et l’hypermédiatisation. « Tout est une question de dosage », explique-t-elle.
Source Forum

Alice 