La controverse qui a suivi la diffusion de la vidéo où on entend Mitt Romney déclarer que 47% des Américains sont à toutes fins pratiques des parasites a ramené à la surface un thème qui est depuis le début au cœur de l’élection, celle des inégalités sociales et économiques et du rôle de l’État pour les atténuer ou les augmenter. Qu’en est-il ? La société américaine est-elle plus inégalitaire que jamais ? Les plus défavorisés sont-ils vraiment les parasites que certains prétendent ? Est-il juste de dire qu’ils ne contribuent rien et reçoivent plus que leur part des transferts du gouvernement ?
La première question peut mener à des débats passionnés. Est-il vraiment possible que les États-Unis soient plus inégalitaires aujourd’hui qu’au plus fort de la période esclavagiste ? Les plus fortunés s’accaparent-ils aujourd’hui une part plus grande du produit national que du temps des « Robber Barrons » et des grands monopoles des Rockefeller, J.P. Morgan et compagnie ? Peut-être pas, mais il convient de se rappeler que, sur la base stricte de la distribution des revenus, les États-Unis étaient l’époque de la Révolution une société relativement égalitaire, comme le rappellent les historiens économiques Peter Lindert et Jeffrey Williamson. Par exemple, en 1774, le 1% supérieur obtenait 7% des revenus et le 10% supérieurs en gagnait 31%. En Angleterre à pareille époque, les chiffres correspondants étaient de 17% et 45%. Les inégalités ont beaucoup progressé tout au long du 19e siècle, mais les données contemporaines montrent une baisse nette au milieu du 20e siècle.
Pour l’histoire plus récente, les chiffres les plus fiables sont ceux de l’économiste français Emmanuel Saez, qui indiquent une régression de toutes les mesures d’inégalité de la fin du 19e siècle au milieu du 20e siècle, puis une nette progression à partir de 1980 (graphiques 1 à 3, tirés des données disponibles sur le site Internet de Saez). Cette progression est en partie due à la progression de la pauvreté (graphique 4), mais surtout à l’augmentation phénoménale de la part des revenus accaparés par les plus fortunés, au détriment des classes moyennes et inférieures. Il est donc assez clair que les mesures d’inégalité commencent à s’approcher des sommets historiques. Il est aussi clair, en passant, que ces tendances ont un impact direct chez nous (voir ici, par exemple).
Graphique 1

Graphique 2

Graphique 3

Graphique 4

Selon la perspective qui semble être défendue par Mitt Romney dans la vidéo diffusée plus tôt cette semaine (la vidéo complète est disponible ici ; j’en parle dans mon dernier billet), le gouvernement fédéral américain est devenu pendant ce temps un instrument de redistribution systématique de la richesse vers ceux qui se contentent de recevoir les largesses de l’État. Pourtant, les transferts provenant du gouvernement fédéral ne vont pas de façon extrêmement disproportionnée aux ménages de revenus plus modestes. Par exemple, le graphique 5 montre que le gros des transferts fédéraux sont dirigés vers les ménages de revenus moyens et pas plus de 32% des transferts vont aux 20% inférieurs (source : Center for Budget and Policy Priorities).
Graphique 5

Toutefois, les paiements de transfert ne sont pas les seuls moyens dont dispose le gouvernement fédéral pour « redistribuer » la richesse. Les crédits d’impôt et autres formes d’échappatoires fiscales peuvent aussi être considérés comme des moyens d’affecter la distribution des revenus. Qu’en est-il de ce pont de vue ? Le graphique 6, aussi tiré de l’étude du CBPP, montre que ces diverses formes d’exemptions fiscales bénéficient de façon disproportionnée aux ménages les plus fortunés.
Graphique 6

Finalement, si on tient compte des taxes et impôts au niveau des États, il devient assez clair que la fiscalité américaine n’impose pas un fardeau disproportionné aux revenus les plus élevés, et qu’il est injuste de prétendre que les ménages à revenus modestes ne contribuent pas leur juste part. (Source : Wongblog, Washington Post)
Graphique 7

Alors, qui sont les « makers » et qui sont les « takers » ? Tout est question d’interprétation, mais rien d’étonnant qu’on en fasse un enjeu central de l’élection. Rien d’étonnant non plus à ce que le taux d’imposition de Mitt Romney sur ses revenus de plus de 20 millions $, qui est inférieur à 15%, soit aussi un enjeu électoral.





