CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  21 novembre 2008
Le Monde

Pour échapper à l’improbable récit des commencements

La philosophie actuelle propose deux modèles sur l’origine, soit elle en proscrit la quête, soit au contraire, elle affiche un souci de l’originaire. Le premier stigmatise la prétention de remonter à une cause première, en arguant que la science n’établit pas de commencement mais des connexions entre des faits. Passer outre, c’est sombrer dans une régression de terme en terme, jusqu’à rien.

Car pourquoi quelque chose plutôt que rien ? Répondre par Dieu ou la Nature signifie arrêter la régression par la magie d’un mot-valise de notre ignorance. Ce refus, qui prend sa source chez Kant, irrigue bien des philosophies contemporaines qui nous incitent à réfléchir sur ce qui est institué, comme par exemple le langage. A l’inverse, on peut noter l’inflation du mot "originaire" en phénoménologie. Heidegger le détermine comme essence et dévoile, par exemple, ce sans quoi l’art ne serait pas art mais autre, chose du monde ou objet technique. Mais trop souvent ici la recherche de l’originaire revient à assigner un "premier" temporel ou principiel.

Ainsi en est-il de la langue allemande pour Heidegger mais aussi, pour Merleau-Ponty, de l’espace originaire, qui se comprend à partir de l’image du primitif, du dessin des cavernes ou de l’enfant. La quête de l’originaire entraîne à penser un "avant" idyllique, et l’histoire comme occultation. Ces deux modèles sont source de trois difficultés : l’interdit de pensée, proféré au nom de la science d’un côté, la détermination de l’origine à partir d’un passé plus authentique, de l’autre, et, conjointement, l’organisation du temps en avenir radieux ou passé irénique. Peuvent-elles être dénouées ?

Pour ce qui est de l’interdit épistémologique, on peut montrer que la philosophie demeure rationnelle sans calquer ses méthodes sur la science. Ainsi en est-il, par exemple, de ce que Peter Strawson ou Karl-Otto Apel nomment l’argument transcendantal, qui cherche les conditions de possibilité de faits, qui, sans elles, ne seraient ni possibles ni pensables. Ces conditions ne sont pas événement, cause, commencement, mais ce qui est toujours déjà présupposé. Rechercher ce qui est "toujours déjà présupposé" pourrait être une piste pour penser l’origine.

Par exemple, face aux données anthropologiques qui constatent que toutes les sociétés humaines rendent un culte aux morts, je puis demander légitimement quelle est la condition de cet invariant ? Que présuppose, comme conscience, ce rite ? Comment penser le vécu de cette limite indistincte entre vie et mort, qui en même temps dessine l’au-delà d’elle-même ? Je puis également constater que ce culte est d’abord un "acte", et non un fait, nature, ou détermination biologique. Cet acte a été mais perdure dans une sorte de création continuée de l’humanité par elle-même.

Cette considération fournit des éléments pour dépasser la deuxième difficulté. Le passé est moins à retrouver qu’à performer à nouveau. Cet acte, fondateur d’humanité, peut être conçu comme commencement sans forclore l’avenir.

Ici l’origine ne serait pas une nature immémoriale et donnée, dont nous aurions à retrouver la trace, mais origine choisie et toujours à accomplir. Peut être est-ce à cette aune qu’il faudrait reprendre, avec Paul Ricoeur, l’idée d’une origine comme récit, voire élaboration fictionnelle, qui nous constitue qu’autant et pour le temps que nous le faisons. Ces deux premières difficultés levées dessinent un moyen de sortir de la troisième. Trop de pensées de l’origine font du temps (comme passé idyllique ou avenir radieux) le seul schème disponible.

Or, ne devons-nous pas oser une spatialisation de nos problèmes ? A la question "d’où venons-nous ?", acceptons de répondre : de lieux différents, de cultures diverses, à appréhender dans leur altérité même. Mais ce "nous" des lieux pluriels n’entraîne pas la notion de primauté. Le fait d’être "côte à côte" (notion qui relève de la pensée de l’espace) n’induit aucune pensée d’antériorité (notion qui ressortit au schème du temps). Nous pouvons donc proposer une sorte de topologie des origines, qui acceptant la diversité des lieux de provenance en pense le voisinage.

Ce voisinage peut se concevoir comme pensée des rives, croisement ou entrelacement des différences, et par cet entrecroisement même, comme institution d’identités à venir. Le fil d’Ariane topologique nous aide à sortir de l’alternative d’un "avenir radieux", parfois oublieux des différences, ou d’un passé mythique, souvent négateur d’une commune identité.

La spatialisation du problème, comme proposition d’une topologie des origines, permet d’entrevoir la possibilité de passages qui ne peuvent s’établir qu’entre ce qui diffèrent, de rives qui n’existent qu’entre ceux qui voisinent, sans antériorité ni primauté, de lieux qui s’entrecroisent dans une harmonie toujours à établir.

  • Isabelle Thomas-FogielIsabelle Thomas-Fogiel

    Isabelle Thomas-Fogiel a été titulaire de la Chaire d’Études de la France contemporaine pour l’année 2007-08. Son contrat s’est renouvelé pour l’année 2008-09. Elle est professeure de philosophie.
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