Les Indiens ont été la cible privilégiée de nombreux attentats depuis 2008. En avril de cette année-là deux membres de la Border Road Organisation construisant une route en Afghanistan sont tués dans un attentat suicide. Le 7 juillet suivant, un attentat suicide visant l’ambassade de l’Inde à Kaboul fait 58 morts, en majorité des Indiens (dont deux diplomates seniors). En octobre, un employé Indien d’une firme italienne, Fiano, travaillant dans la région d’Herat est kidnappé. Il sera exécuté en février 2009. En octobre 2009 un nouvel attentat visant l’ambassade de l’Inde à Kaboul fait 17 morts. Un an plus tard, le 26 février dernier, une attaque suicide contre deux hôtels fréquentés en majorité par des Indiens fait 19 morts. Bien que Richard Holbrooke ait déclaré que, dans ce cas précis, les Indiens n’étaient pas particulièrement visés par les terroristes, le fait que 7 d’entre eux aient figuré parmi les victimes et que les auteurs de l’attentat aient fouillé toutes les chambres à la recherche d’un diplomate indien de passage, suffit à relativiser cette analyse très mal reçue en Inde d’ailleurs. Ces attaques, attribuées à New Delhi, pour les plus significatives d’entre elles, aux réseaux Haqqani et à leurs « amis » de l’ISI, n’ont pas dissuadé les Indiens de renforcer leurs positions en Afghanistan, au contraire. En visite à Kaboul les 5 et 6 mars derniers, le National Security Advisor du Premier ministre indien, Shiv Shankar Menon, a réaffirmé que son pays ne remettait en cause aucune de ses missions en Afghanistan. Il a simplement annoncé la fermeture temporaire de l’hôpital pour enfants Indira Gandhi de Kaboul, le temps d’améliorer la sécurité. En fait, l’Inde va non seulement maintenir ouvert les cinq missions diplomatiques (Ambassades et consulats) qu’elle possède en Afghanistan, au grand dam du Pakistan qui y voit des « nids d’espions » fomentant des troubles au Balouchistan (notamment), mais elle va acheminer en Afghanistan de nouvelles unités de ses forces paramilitaires, notamment de la Indo-Tibetan Border Police pour protéger ses 4 000 ressortissants. Ceux-ci vont, en outre, être dispersés à travers le pays de manière à éviter les concentrations offrant une cible trop visible aux islamistes.
L’envoi de ces troupes paramilitaires témoigne non seulement de la détermination indienne, mais aussi de la propension à penser en termes d’action armée dans certains milieux indiens. Il s’agit d’un développement récent lié aux doutes que suscite la stratégie de l’Occident. Celle-ci inquiète les « faucons » de deux points de vue. D’une part, l’envoi de renforts de l’OTAN a été très laborieux en raison du temps de réflexion que s’est donné Obama en 2009 et des réticences des Européens qui n’ont assuré que le service minimum. D’autre part, la conférence de Londres du mois de janvier 2010 a alerté les Indiens qui ne croient pas à la possibilité de négocier avec des Talibans « modérés » et redoutent que l’on ne reconnaisse au Pakistan un rôle d’intermédiaire si de tels pourparlers venaient à s’engager. Dans ce contexte, l’Inde est partagée entre deux attitudes. D’un côté, elle joue le jeu que l’on attend d’elle (notamment à Washington) en renouant le dialogue avec le Pakistan, comme en a témoigné la rencontre des Foreign Secretaries de février dernier – une rencontre qui n’a valu que par les photos qu’elle a permis de diffuser de par le monde. D’un autre côté, certains évoquent la nécessité d’un engagement militaire indien en Afghanistan. Il ne s’agit pas encore de déployer des troupes, mais d’envoyer des instructeurs [1], sauf pour les plus extrémistes [2].
Un tel discours revient à considérer l’Afghanistan comme le lieu d’une guerre par procuration entre l’Inde et le Pakistan. Il procède de deux tendances lourdes. D’une part l’Inde a été la cible de nombreux attentats téléguidés depuis le Pakistan (dont celui de Mumbai en 2008) et certains responsables Indiens souhaitent répliquer sans être en mesure, bien sûr de frapper au Pakistan – l’Afghanistan offre là un terrain de bataille privilégié. D’autre part, le retrait annoncé des troupes occidentales d’Afghanistan suscite une certaine inquiétude en Inde. Non seulement New Delhi craint que les Talibans ne reprennent le pouvoir, mais elle redoute en outre qu’ils ne le fassent avec l’aide de l’armée pakistanaise, surtout si les Etats-Unis se résolvent, pour finir, à sous-traiter le maintien de la paix (ou la poursuite de la guerre) aux Pakistanais [3]. Les tenants d’une présence militaire indienne en Afghanistan considèrent qu’il faut profiter du contexte favorable créé par l’engagement américain pour s’inscrire dans le « surge » décidé par Obama et pallier la défection européenne auprès des Américains.
Certains observateurs Indiens considèrent au contraire que les Etats-Unis ne laisseront jamais l’Inde envoyer des soldats en Afghanistan pour ne pas indisposer le Pakistan et qu’il vaut mieux attendre le retrait américain pour agir. A ce moment-là, un rapprochement avec la Russie et l’Iran leur paraît souhaitable, d’autant plus que la Chine, elle, qui reste « l’ami des mauvais jour » du Pakistan et possède bien des intérêts en Afghanistan, ne sera pas sans réagir à une telle intervention. De l’avis général, le gouvernement de Manmohan Singh ne se laissera de toute façon pas tenter par une aventure militaire à court terme. Si l’Inde envoie des troupes dans les semaines et les mois qui viennent, ce sera d’abord pour protéger ses ingénieurs, ses médecins et ses enseignants qui font en Afghanistan un travail remarquable à l’origine – pour partie – de l’incroyable popularité des Indiens dans ce pays.
L’Inde continue à jouer la carte du « soft power » en Afghanistant en distribuant non seulement des films de Bollywood très populaires mais aussi une aide considérable eu égard à ses moyens. Cette action, qui se traduit par la présence de 4000 Indiens sur place, n’a pas suffi à faire de l’Inde le « all weathers’ friend » de l’Afghanistan et a indisposé le Pakistan au point que l’ISI et ses relais afghans ont multiplié les attentats contre les intérêts indiens. Ces attaques n’ont pas dissuadé l’Inde de poursuivre son action, au contraire. Certains observateurs indiens évoquent même aujourd’hui la nécessité de déployer des troupes en Afghanistan. Si cette hypothèse n’est pas d’actualité aujourd’hui, un retrait des forces de l’OTAN et/ou la perspective d’un retour des Talibans au pouvoir pourrait changer la donne, surtout si le Pakistan se trouvait impliqué et continuait de fomenter des attentats en Inde. En attendant, certains alliés s’inquiètent de la présence croissante des Indiens en Afghanistan. Le général en chef de l’OTAN sur place, Stanley McChrystal, estimait ainsi dans un rapport de 2009, que « l’influence croissante de l’Inde en Afghanistan va vraisemblablement exacerber les tensions régionales et encourager des mesures de représailles pakistanaises en Inde et en Afghanistan ». Si l’Inde est aux côtés de l’Occident pour reconstruire l’Afghanistan, on peut en effet considérer que sa présence sur le terrain complique le règlement de la question afghane dont les racines sont en grande partie à chercher dans la relation indo-pakistanaise.

Christophe 
