Le discours de Paul Ryan hier soir était un classique du genre. Le candidat à la vice-présidence ne fait généralement pas une grande différence pour les résultats d’une élection présidentielle, mais le numéro deux joue néanmoins un rôle important, qui est celui de meneur de l’attaque. Pour ce qui est de la virulence de ses assauts contre le président Obama, le représentant du Wisconsin a certainement livré la marchandise, à la grande satisfaction de l’aile droite de son parti, qui avait si bien accueilli sa sélection le 11 août dernier. Sur le terrain, toutefois, il semble que la nomination de Paul Ryan ait eu un effet à court terme négligeable sur les perspectives de victoire de Mitt Romney. Par contre, sa nomination et son discours à la convention républicaine donneront des munitions à ses adversaires.
Lorsque Mitt Romney a annoncé en grandes pompes la nomination de son colistier sur le pont du USS Wisconsin, il comptait sans doute sur l’effet d’entraînement que ce genre d’évènement peut avoir sur l’opinion. En 2008, la nomination de Sarah Palin avait eu un effet positif temporaire sur l’opinion et, en conjonction avec l’effet de la convention elle-même, poussé John McCain en tête pour deux petites semaines. Bien sûr, on connaît la suite de l’histoire : même si McCain n’était sans doute pas destiné à l’emporter, la gouverneure de l’Alaska s’est avérée un boulet pour la campagne républicaine. Il est certain que le prudent et risquophobe Mitt Romney ne voulait pas répéter l’erreur de son prédécesseur, mais il s’attendait sans doute à un rendement immédiat dans l’opinion suite à la sélection de Ryan. Qu’en est-il ?
Les premiers chiffres dont nous disposons à ce sujet ne sont pas brillants. Il est vrai que l’écart qui se creusait entre le président et son opposant s’est rétréci, comme le montrent les données agrégées du site Real Clear Politics. Mais le changement n’est pas énorme.

Ce qui est plus révélateur est le changement dans l’opinion à propos de Paul Ryan lui-même dans la courte période qui a suivi sa sélection. Comme le montre John Sides dans une brève analyse des sondages sur la perception publique du législateur républicain, le colistier de Romney semble s’être fait plus d’ennemis que d’amis en un peu plus de deux semaines sous les feux de la rampe. La plupart de ceux qui se sont formé une opinion sur le personnage depuis sa sélection n’ont pas été favorablement impressionnés.

Source : John Sides, “No, the GOP Is Not “Winning the Battle over Paul Ryan”
L’objectif de l’équipe Romney n’était probablement pas de plaire à l’électeur médian, mais plutôt de rassurer la droite de la droite de son parti en choisissant l’un de ses plus dynamiques porte-parole. Le pari est risqué, car le jeune représentant a accumulé beaucoup de bagage et son passé est plein de contradictions. D’autant plus risqué, comme le rappelle Sides dans un autre billet, que les ultraconservateurs n’ont nullement besoin de motivation supplémentaire pour aller voter. Leur aversion viscérale pour Barack Obama les ferait voter volontiers pour une borne fontaine, s’il le fallait, et même pour un Mormon modéré du Massachusetts, à la limite. N’empêche que Ryan a su fouetter les troupes du parti à la veille du grand discours de Mitt Romney en leur servant la « viande fraîche » qu’elles réclamaient. Ce faisant, toutefois, il a donné des munitions à ses adversaires.
Non pas qu’ils n’en avaient pas déjà. Le plan budgétaire déposé par Ryan l’an dernier et vanté de vive voix par le candidat Romney comporte une clause qui transformerait à terme le programme d’assurance santé Medicare (une assurance publique semblable à la nôtre, mais à l’intention seulement des personnes âgées et des handicapés) pour en faire essentiellement un coupon échangeable contre une assurance privée. Cette solution est rejetée par les deux-tiers de l’opinion publique américaine (sondage ABC News/Washington Post, Q. 27) et les démocrates ne se gênent donc pas pour attaquer ce plan dans leurs publicité.
Il y a beaucoup à dire sur le débat qui s’engage sur les soins de santé et j’y reviendrai dans d’autres billets. En plus des multiples contradictions que les démocrates se feront un plaisir de relever entre les votes de Ryan au Congrès et son discours en tant que candidat, ils pourront relever les écarts invraisemblables entre le discours de Ryan hier soir et des faits très faciles à vérifier. Par exemple, Ryan a blâmé le Président Obama pour la fermeture d’une usine de GM dans son district, mais c’est un fait très bien connu que l’usine a fermé ses portes pendant le mandat de George W. Bush.
Une autre déformation grossière des faits qui a été répétée tellement souvent depuis quelques semaines que les médias la tiennent aujourd’hui pratiquement pour la vérité est l’attribution à Obama d’une citation où il dirait que les entrepreneurs « n’ont pas bâti leur entreprise ». En fait, le Président avait dit que tous les entrepreneurs travaillent dur pour bâtir ou faire fructifier leur entreprise, mais ils n’ont pas bâti les infrastructures publiques qui lui permettent de fonctionner. Le républicains, Ryan et Romney en tête, reprennent constamment cette allusion trompeuse et en font leurs choux gras. Voici ce que le Président a dit, si vous voulez en juger par vous-même :
Le candidat à la vice-présidence Paul Ryan, comme plusieurs autres participants à la convention républicaine, a donc pris des libertés avec les faits qui, en principe, devraient lui revenir à la figure en cours de campagne, mais il est peu probable que de tels écarts, même s’il s’agit de mensonges purs et simples, fassent une grande différence. Les deux campagnes s’adressent en fait à des auditoires presque hermétiquement fermés sur eux-mêmes où les faits objectifs comptent pour bien peu. Si une déformation de la vérité ou un mensonge peut servir à donner de l’énergie à la base du parti et convaincre ses militants de voter ou de donner des sous au parti, on ne se gênera pas pour s’en servir. Bien sûr, on notera aussi des écarts de la part des démocrates, et les médias se feront un devoir, par souci d’équilibre, de souligner qu’un mensonge en vaut bien un autre. On verra la semaine prochaine.
Pour le moment, on attend le clou du spectacle, le discours de Mitt Romney ce soir. Saura-t-il, comme McCain l’avait fait en 2008, profiter de cette tribune pour prendre l’avance dans les sondages ? On le verra ce soir et j’en reparlerai bientôt. Pourra-t-il, au contraire de McCain, garder cette avance jusqu’en novembre ? Ça, c’est une tout autre question.





