CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  13 décembre 2010
Forum

On croit les experts s’ils confirment nos opinions

Éric MONTPETIT

Les universités sont remplies d’experts désolés de voir les pouvoirs publics ignorer les lumières de leur science au moment de préparer lois et programmes. Voici une étude qui, à défaut de les consoler, pourrait les aider à comprendre pourquoi leur influence n’est pas aussi grande qu’ils le voudraient. Il semble en effet que ce ne soit pas tant par la rigueur de ses travaux, la clarté de ses propos ou le prestige de ses diplômes qu’on juge un expert crédible. Ce serait surtout par le fait... qu’il dise ce qu’on veut entendre ! Et, si c’est vrai de M. et Mme Tout-le-monde, c’est aussi vrai des politiciens. D’où le poids parfois limité de vastes consensus scientifiques dans l’élaboration des politiques publiques.

C’est ce que laissent entendre les résultats d’une expérience qu’Éric Montpetit et Érick Lachapelle, professeurs au Département de science politique de l’Université de Montréal, viennent de mener auprès de leurs étudiants. « Ce sont nos valeurs qui déterminent la crédibilité qu’on accorde aux experts : on les juge surtout en fonction de nos préférences politiques », résume Éric Montpetit. « Ça montre qu’il existe une limite à la rationalité de nos jugements », ajoute Érick Lachapelle.

Adaptant une étude effectuée l’an dernier par les Américains Kahan, Jenkins-Smith et Braman, les professeurs de l’UdeM ont sondé 156 de leurs étudiants au baccalauréat sur leurs tendances politiques : plutôt à gauche ou à droite ? Communautariste ou individualiste ? En faveur d’un État qui intervient ou qui s’efface ? Préoccupé par les menaces contre l’environnement ?

Ils leur ont ensuite demandé d’évaluer la crédibilité d’experts fictifs à partir de fiches descriptives. D’un groupe de répondants à l’autre, les chercheurs modifiaient quelques caractéristiques d’un même profil d’expert.

En croisant les tendances des étudiants avec leur appréciation des experts, ils ont pu observer, comme leurs collègues américains, que leurs répondants accordaient beaucoup plus de crédibilité aux experts qui pensaient comme eux et les confortaient dans leurs idées.

On présentait par exemple un certain Oliver Roberts, professeur de génie nucléaire à Berkeley et diplômé de Princeton. À des répondants, il était présenté comme inquiet des conséquences sur la santé et l’environnement de l’entreposage sous terre des déchets nucléaires ; à d’autres, il était décrit comme un défenseur de cette pratique qu’il disait sans danger. Résultat : les étudiants, plutôt méfiants à l’égard du nucléaire, l’ont jugé crédible à 85 % lorsqu’il se montrait méfiant relativement à cette façon de faire. Sa crédibilité chutait à 61 % quand il déclarait, toutes choses étant égales par ailleurs, que cette pratique était sécuritaire.

Qui vous semble le plus crédible : l’expert en virologie Carl Veilleux ou le même expert, tenant le même discours mais nommé James Coleman ? Francophones et souverainistes complexés ?

Les deux politologues ont aussi intégré quelques manipulations de leur cru à leur version de l’expérience américaine. Ils ont voulu mesurer l’effet de la langue d’un expert sur la crédibilité qu’on lui accordait.

« Les résultats sont pour le moins surprenants, lance Éric Montpetit. Les indépendantistes ont jugé plus crédible un expert anglophone [89 %] qu’un même expert décrit comme francophone [74 %] ! » Les étudiants fédéralistes, eux, ont attribué la même crédibilité à cet expert en virologie, qu’il soit présenté comme le Québécois Carl Veilleux ou l’Américain James Coleman... Un écart semblable est observable entre les répondants dont la langue maternelle est le français et les autres.

D’abord médusé, Éric Montpetit avance cette explication : « Je pense que les francophones ont peut-être un petit complexe d’infériorité. Pour ce qui est des indépendantistes, qui ont un projet d’émancipation, ils ne trouvent pas que les Québécois sont épanouis ; pour les fédéralistes, on est aussi bons que les autres dans le contexte canadien. »

Les chercheurs précisent que leur expérience comporte des limites évidentes : la taille de l’échantillon ne leur permet pas de tirer des conclusions généralisables. Mais ces résultats « soulèvent pas mal de nouvelles questions intéressantes à tester », mentionne Érick Lachapelle, qui compte poursuivre cette démarche au trimestre d’hiver.

Éric Montpetit Quelles attentes ?

« C’est important d’être conscient du poids de ses prédispositions, souligne Éric Montpetit, parce qu’on a trop souvent des attentes irréalistes par rapport à la science. Dans le discours politique, on laisse entendre qu’on aborde les choses avec un esprit vierge et qu’on va décider en fonction de l’opinion d’experts. Mais c’est faux ! »

Il donne l’exemple du gouvernement actuel, à Québec, qui dit vouloir s’en remettre aux avis du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement pour décider de l’avenir de l’exploitation des gaz de schiste. « Ce n’est pas vrai que les scientifiques vont dicter au gouvernement quoi faire, dit-il. Le choix va être politique. »

« La plupart des citoyens n’aiment pas la politique et voudraient pouvoir s’en sauver en s’en remettant à la science, poursuit le professeur. Mais ce n’est pas réaliste de penser que la science peut dépolitiser un processus essentiellement politique. Ça ne veut pas dire que la science ne peut pas éclairer le débat... Mais, dans une société pluraliste, il faut que les politiques publiques émanent d’un tel débat. »

Érick Lachapelle n’est pas tout à fait d’accord avec son collègue. Lui qui a beaucoup étudié les enjeux des changements climatiques a pu constater qu’« il existe sur cette question un consensus scientifique assez formidable, et rare ! » Or, il s’inquiète de l’écart entre la solidité de ce consensus et la timidité des politiques en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

« Le seul débat politique pour trouver des compromis entre les intérêts de chacun, ce n’est pas évident que ce soit suffisant, affirme-t-il. Il y a des groupes puissants qui n’ont pas toujours pour objectif le bien commun. Je pense que la science, parfois, peut être une sorte d’arbitre dans le débat public. » Au moment où le journaliste de Forum a quitté les deux chercheurs, leur discussion animée sur le rôle des scientifiques en matière de politiques publiques se poursuivait encore.

Jean François Bouthillette

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