« Retour à la page d'accueil

Obama en avance ? Les sondages sont biaisés !

par Pierre Martin     27 septembre 2012 09h30

Depuis quelques semaines, la campagne de Mitt Romney semble avoir perdu toute forme de traction dans l’opinion. Les sondages récents, à une exception notable près, donnent tous au président sortant une avance au moins aussi grande que la marge d’erreur habituelle de trois points de pourcentage. En fait, si on considère le sondage des sondages rapporté quotidiennement par le site Real Clear Politics, l’avance estimée de Barack Obama serait de quatre points (cliquez l’image pour mettre à jour) :

Cette avance au plan national se confirme dans plusieurs sondages menés dans les États clés de l’Ohio et de la Floride, où le président aurait gagné suffisamment au cours des derniers jours pour que ceux-ci soit reclassés de « toss-up » (littéralement, trop serrés pour se prononcer) à « lean Obama » (penche Obama). Par exemple, on peut voir l’évolution de la tendance en Ohio, ci-dessous (cliquez l’image pour mettre à jour) :

Même s’il faut interpréter les mouvements d’opinion avec prudence, car ils restent modestes, ces tendances révèlent deux choses importantes. D’abord, l’effet de rebond qui fait suite aux conventions nationales a bénéficié entièrement à la campagne Obama. Celle de Romney avait montré une certaine embellie dans les deux semaines qui ont suivi la nomination de son colistier, mais cet élan s’est arrêté net au moment des conventions et le creusement de l’écart entre les candidats qu’on a observé dans les premiers jours de septembre s’est maintenu depuis.

D’autre part, est-ce que la révélation des déclarations de Mitt Romney croquées au vif sur vidéo au sujet du 47% des Américains qui ne paient pas d’impôt sur le revenu a eu un effet ? La tendance porte à croire que oui, mais si effet il y a eu, celui-ci est très mineur et en deçà de la marge conventionnelle des trois points. Selon le politologue John Sides, cependant, le fait qu’on observe une remontée assez systématique dans plusieurs États clés depuis la semaine passée vient appuyer l’hypothèse d’un effet 47%, même si l’effet est très modeste et incertain. C’est en effet dans ces États clés que se concentre le gros de la publicité électorale et c’est là que les électeurs sont le plus susceptibles d’avoir vu des publicités comme celle-ci :

En réaction à l’évolution défavorable des sondages pour leur candidat, certains républicains ont commencé à élaborer l’argument selon lequel il pourrait y avoir un biais systématique des sondages en faveur du candidat démocrate. C’est un argument qui ne devrait pas sembler entièrement étranger aux lecteurs québécois, après une campagne où à peu près toutes les maisons de sondage ont sous-estimé l’appui du Parti libéral (voir à ce sujet ce billet de ma collègue Claire Durand).

Mais est-ce vraiment le cas aux États-Unis ? Les maisons de sondages américaines font-elles partie de cette vaste conspiration de gauche dont les conservateurs se plaignent régulièrement ? C’est bien sûr ce que prétendent les critiques de droite les plus simplistes, mais il en est d’autres, plus sophistiqués, qui tentent de fonder leurs critiques sur l’observation selon laquelle les sondages récents semblent surreprésenter les électeurs qui s’identifient au Parti démocrate. D’après cette hypothèse du « skewed polling », seule le sondeur d’allégeance républicaine Rasmussen (dont les résultats sont systématiquement à part des autres et plus favorables à Mitt Romney, mais sont quand même pris en compte dans les agrégations de sondages), aurait la bonne formule, puisque la proportions d’identifiants républicains dans ses échantillons approche les chiffres obtenus lors de l’élection.

Ce graphique est tiré de ce billet de blogue, qui maintient que les bons résultats de sondages de Barack Obama ne sont que le résultat d’un sur-échantillonnage des démocrate, quand ce n’est pas carrément une pondération a posteriori qui gonflerait artificiellement leur appui.

Bien sûr, il n’en est rien. D’abord, Comme le rappelle souvent le sondeur montréalais Jean-Marc Léger, les sondages politiques sont la vitrine par excellence des maisons de sondage, mais il s’agit rarement de leur gagne-pain principal. Elles n’ont aucun intérêt à biaiser intentionnellement leurs résultats dans un sens ou dans l’autre. De plus, sur le plan strictement statistique, il est incorrect de construire un échantillon ou d’en ajuster la pondération a posteriori sur la base d’une variable conceptuellement si proche de la variable qu’on cherche à mesurer.

Enfin, cette critique est basée sur une compréhension bien superficielle du concept d’identification partisane. Pour beaucoup d’électeurs dont l’allégeance à un parti est comme un tatouage il s’agit d’un trait stable, mais pour un nombre non négligeable d’entre eux, l’identification partisane peut être suffisamment à fleur de peau pour changer avec la décision de vote. C’est pourquoi les sondeurs américains considèrent l’identification partisane comme une attitude et non comme une donnée sociodémographique stable, comme le sexe, l’âge, ou l’identité raciale. Qui plus est, dans le contexte actuel, on néglige l’importance du Tea Party, qui pour plusieurs électeurs de droite a remplacé le Parti républicain comme foyer d’identification politique. Plusieurs disciples du Tea Party se disent donc indépendants, sans pour autant que l’idée de voter pour Barack Obama leur ait jamais traversé l’esprit.

Bref, l’avance de Barack Obama dans les sondages est très réelle, mais elle est loin d’être à toute épreuve et l’équipe de campagne de Chicago ne peut pas faire dans la complaisance. La tranche de l’électorat qui peut encore bouger est mince mais elle n’a pas entièrement fait son nid. Et considérant l’ineptie de la campagne de Romney, il ne faut pas négliger la force du rejet de Barack Obama de la part de ceux qui voteront contre lui quoi qu’il arrive.

L’hypothèse des sondages biaisés pourrait être vraisemblable, mais ceux qui la défendent font preuve d’une telle ignorance de la science des sondages que leurs critiques ne portent tout simplement pas. Mais que voulez-vous, à quoi pourrait-on s’attendre de ceux-là même qui refusent mordicus d’accepter les preuves scientifiques liant les gaz à effet de serre aux changements climatiques ?


Répondre à cet article

  • Qui sont ceux qui ont réélu Barack Obama ? par Pierre Martin   8 novembre 2012
    Une vieille anecdote qu’un collègue aime raconter est celle d’un chef du Parti socialiste français qui, après avoir perdu par une seule voie un vote crucial dans un congrès de son parti, s’était exclamé : Si je trouve (...)
  • Élection 2012 : quelques gagnants et perdants par Pierre Martin   7 novembre 2012
    C’est fait. Barack Obama a gagné. Après une campagne interminable dont on ne sait plus trop quand elle a commencé, après des dépenses colossales qui dépassent les six milliards de dollars, les électeurs américains ont (...)
  • Campagne 2012. Récapitulons par Pierre Martin   6 novembre 2012
    En ce jour d’élection, il n’y a plus grand-chose qui n’ait pas déjà été dit. Je profite donc de l’occasion pour attirer l’attention sur quelques billets antérieurs, en replaçant leur contenu dans le contexte du jour de (...)
  • Obama vs Romney : Le choix de Stephen Harper par Pierre Martin   3 novembre 2012
    L’élection présidentielle américaine nous tiendra éveillé longtemps mardi soir. Parmi ceux qui regarderont défiler les résultats avec grand intérêt, il y aura Stephen Harper. Évidemment, le Premier ministre ne peut pas (...)
  • Le débat sur la politique étrangère et l’impact global de l’élection par Pierre Martin   23 octobre 2012
    Barack Obama et Mitt Romney se sont rencontrés hier soir pour la troisième et dernière fois, pour débattre de politique étrangère. Le débat a été plus serré que le premier, mais la plupart des sondages et des observateurs (...)


« Retour à la page d'accueil
Avec le soutien de

Activités à venir


Vidéothèque


Publications