CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  23 mars 2006
Le Monde

Ni morte ni mourante, à reconstruire

Article rédigé par Nicolas Weil sur l’ouvrage de Isabelle Thomas-Fogiel
Voici un texte à ne pas manquer tant il est rare de voir marier à ce point, dans un essai savant, la précision dans la discussion, la clarté pédagogique et l’ambition. Car ce qu’Isabelle Thomas-Fogiel entreprend dans ce livre au titre exagérément austère, c’est de battre en brèche la thématique la mieux portée dans la discipline depuis des lustres, celle de la mort de la philosophie. Pour cette spécialiste de Fichte qui enseigne à l’Université Paris-I, la plupart des courants contemporains s’accordent en effet sur un point, malgré leurs divergences : l’idée que la philosophie est morte ou mourante et, au mieux, en cours de dépassement.

_ La pratiquer aujourd’hui se limiterait dès lors, comme on se pencherait sur un grabat, à en retracer l’histoire sur un mode décliniste. Comme si la philosophie se trouvait dans la situation de l’alchimie au tournant de la Renaissance et de l’âge classique. L’arrogante métaphysique qui entendait représenter une pierre angulaire pour les autres savoirs serait devenue le parent pauvre des sciences (dures, cognitives, humaines, sociales). Son rôle résiduel, si elle en conserve, se cantonnerait désormais à leur fournir un appareil critique. Du coup, la doctrine silencieuse du temps présent oscille entre un relativisme désespérant et un scientisme naïf, la première position menant d’ailleurs à l’autre et réciproquement.


Ce constat général recompose nos grégaires cartographies intellectuelles. Ainsi oppose-t-on la tradition "analytique" (toujours qualifiée d’"anglo-saxonne" bien que ses origines soient viennoises et qu’elle soit, depuis longtemps, solidement installée dans les universités françaises et européennes), plus à l’écoute des sciences, portée plus volontiers sur l’étude du langage et de l’argumentation, à une tradition "continentale" dont la propension serait, quant à elle, plutôt de nature "métaphysique" (fût-ce pour en proclamer la fin).


Or, que ce soit dans la pensée heideggerienne de l’être, dans la philosophie comme "science rigoureuse" de Husserl, dans l’attachement de Levinas à la parole prophétique, dans le scepticisme d’un Rorty ou le "faillibilisme" popperien, on retrouve, selon l’auteure, la même tendance à l’expulsion de la philosophie hors d’elle-même, en direction d’une référence qui lui est extérieure (l’Etre, l’Autre, le "monde de la vie", la religion, les neurosciences, etc.).

ORNIÈRE DE L’"AUTORÉFUTATION"


Toutes butent pourtant sur une pierre d’achoppement qui a pour nom la "contradiction performative". Il s’agit d’une impasse qui, pour être aussi vieille que l’affrontement entre Platon et les sophistes, n’en demeure pas moins actuelle et donc toujours à surmonter. Elle consiste à dénier toute valeur, contenu ou avenir à la philosophie sans se préoccuper du statut par excellence philosophique d’une telle position, laquelle présuppose, par là même, ce qu’elle prétend évacuer. Patiemment, le livre montre comment toutes les "sorties" retombent dans cette ornière de l’"autoréfutation". On ne quitte pas aussi facilement qu’on croit la philosophie.

Prenant acte de cette aporie, mieux vaut - et c’est la voie choisie par le livre - appliquer ses efforts à mieux fonder sa qualité de discipline "autonome et spécifique" dont la réalité ne se dissout pas dans ce dont elle traite ou ce qu’elle représente. Ce qu’on propose en somme ici, c’est ni plus ni moins qu’une reconstitution de la discipline après des décennies de "déconstruction".


Le problème est de s’y livrer sans retomber dans les rets de la subjectivité, de l’ontologie traditionnelle et de surmonter l’effondrement du criticisme kantien. Isabelle Thomas-Fogiel croit pouvoir y parvenir par un détour du côté de l’idéalisme allemand et derechef du Fichte de La Doctrine de la science, qui se concentre sur l’acte (de penser) et non plus sur l’être : "L’ontologie doit laisser place à l’actologie", résume-t-elle.


Donc, si "fin de la fin de la philosophie" il peut y avoir, ce n’est que dans la mesure où, en elle, les actes de discours et de pensée ont cette singularité d’éviter le piège de la "contradiction performative". Tout simplement parce qu’ils se préoccupent non seulement de ce qui est dit mais du statut du "dire". La philosophie seule produit des énoncés que ne menace pas l’autodestruction puisqu’ils incluent une réflexion sur l’acte d’énonciation et le statut de l’énonciateur (un "nous" plutôt qu’un "je" cartésien). Certes, on peut penser que la marge reste étroite pour une démarche marquée par le "tournant linguistique" et pour qui le discours au sens large et non l’être demeure l’objet principal du savoir. Mais il n’en reste pas moins que par ces quelques chapitres quelque chose comme une étape décisive a été subrepticement franchi.


Référence et autoréférence Etudes sur le thème de la mort de la philosophie dans la pensée contemporaine d’Isabelle Thomas-Fogiel. Vrin, 336 pages, 32 €.
  • Isabelle Thomas-FogielIsabelle Thomas-Fogiel

    Isabelle Thomas-Fogiel a été titulaire de la Chaire d’Études de la France contemporaine pour l’année 2007-08. Son contrat s’est renouvelé pour l’année 2008-09. Elle est professeure de philosophie.
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