Museveni forever…
Le 18 février le Président ougandais Yoweri Museveni, candidat du Mouvement de résistance national (National Resistance Movement -NRM), a été réélu pour un quatrième mandat avec 68.4% des voix. Son principal rival, Kiiza Besigye, n’a obtenu que 26% des votes.
Pour la première fois depuis 1986, Museveni a pénétré le bastion nordiste de l’opposition. Bénéficiant du retour de la paix dans cette région depuis 2006, le Président ougandais a engrangé des gains plus substantiels que les prévisions ne l’annonçaient, obtenant une large majorité dans 11 des quatorze districts du Nord et arrivant second dans les trois autres. Il a également réussi à maintenir une majorité de votes au Buganda hormis dans la grande région de Kampala, et ce en dépit des tensions croissantes depuis plusieurs années entre le régime et l’élite politique de ce royaume du Sud du pays. Malgré des scores beaucoup plus serrés au Teso dans l’Est du pays, Museveni remporte là encore la majorité des districts. Le NRM a également obtenu la majorité des sièges au Parlement, renouvelé le même jour.
En dépit du déploiement massif de forces de sécurité, le scrutin s’est déroulé dans un grand calme, suffisamment pour éloigner le souvenir des violences qui avaient émaillé les scrutins de 2001 et 2006 et pour rassurer les diplomaties étrangères.
Le changement annoncé par Besigye n’est donc pas venu. Les partis d’opposition n’ont pas réussi à surmonter l’échec des plate-formes interpartisanes, la faiblesse de leurs structures de mobilisation au niveau local et leurs divisions internes. Ils ont certainement pâti à la fois de leur défaite électorale de 2001 et 2006 et des sondages préélectoraux donnant unanimement Museveni vainqueur de ce nouveau scrutin. Pourtant, ces résultats électoraux soulignent la disproportion des moyens – légaux et illégaux - mis en oeuvre au cours de la campagne par le NRM par rapport à ceux de l’opposition plus qu’ils ne traduisent le regain de soutien en faveur de Museveni. Les analystes s’accordent à penser que les fraudes électorales n’ont influencé l’écart de votes entre les deux principaux candidats que de manière marginale. Mais le NRM avait sécurisé les votes bien en amont du scrutin. Le président a ougandais en effet sillonné le pays depuis plus de deux ans usant des programmes gouvernementaux pour conquérir l’électorat. Les circonscriptions électorales ont été profondément modifiées, avec la création de 20 nouveaux districts au cours des trois dernières années. Puis des milliers d’électeurs ont été transportés contre promesses sonnantes et trébuchantes dans des bus du NRM pour suivre la campagne présidentielle et gonfler l’affluence des meetings électoraux de Museveni. Des personnalités mouvementistes assuraient le suivi de ces meetings en menant une campagne au porte-à-porte. Des électeurs mais aussi des agents électoraux (polling agents) ont été achetés. La monétisation de la campagne et des élections a atteint un tel niveau que certains commentateurs ironisent désormais sur la dévalorisation actuelle du shilling et l’appréciation inversement proportionnelle du prix moyen du vote. Le rapport préliminaire des observateurs de l’Union européenne a pris sur ce point un ton cinglant : malgré l’amélioration générale de la tenue du scrutin en matière de contrôle des violences, le processus électoral a été émaillé de failles administratives et logistiques « qui auraient pu être évitées » ; le régime en place a bénéficié outre mesure de sa position de pouvoir (incumbency) ; de l’argent et des cadeaux ont été largement distribués en particulier par les candidats du parti présidentiel. Enfin, plusieurs cas de fraudes ont été signalés à travers tout le pays. Des bourrages d’urnes commis avec un grand amateurisme parfois, comme ce supporter NRM jetant maladroitement des bulletins pré-remplis au nom de Museveni dans l’urne destinée à l’élection des représentantes parlementaires féminines.
Porté par les exemples tunisien et égyptien, Besigye a appelé ses électeurs à descendre dans la rue, dénonçant un « simulacre d’élections ». Mais Museveni, soutenu par le chef de la police, a déjà averti qu’il ne tolèrerait aucun trouble à l’ordre public. « Let him try » (laissez le essayer) a-t-il lancé aux journalistes.
Tout l’enjeu de ces cinq prochaines années réside essentiellement sur l’organisation de l’éventuelle passation de pouvoir de Museveni. Le slogan présidentiel utilisé lors de la campagne pour la nomination des candidats, « Museveni Pakalast » (« Museveni pour toujours »), a laissé un goût amer à l’opposition qui craint que Museveni ne veuille conserver le pouvoir à vie. Celui-ci a déjà annoncé qu’il envisagerait de se présenter pour un cinquième mandat si le contexte politique lui était favorable. Museveni compte pour ce faire sur les premiers revenus des réserves pétrolières découvertes en 2006 sur les rives du Lac Albert. Mais il lui faudra encore gérer les ambitions rivales au sein même du NRM et l’impatience croissante des prétendants à sa succession.
Il est un chiffre de ces élections présidentielles dont il faudra pleinement mesurer les conséquences dans les mois et années à venir : celui du taux de participation, le plus faible depuis 1996 (le taux de participation était de 73% pour les élections présidentielles de 1996, de 70,3% en 2001, 69,2% en 2006 et seulement 59,3% cette année). Cette désaffection progressive et de plus en plus prononcée pour le processus électoral, tout autant que la gestion confrontationnelle de l’opposition et le resserrement des premiers cercles du pouvoir laissent craindre que les opposants à Museveni n’envisagent d’autres moyens pour effectuer un changement de pouvoir et font resurgir le spectre ougandais d’une passation de pouvoir violente.
Sandrine PERROT SciencesPo, CERI

