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  6 mars 2009
La Presse

Missions de paix sur une poudrière

Opinion

La Cour pénale internationale vient de frapper un grand coup. Pour la deuxième fois - après le président serbe Slobodan Milosevic - la justice internationale émet un mandat d’arrêt contre un chef d’État, en l’occurrence le dictateur soudanais Omar el-Béchir. Il reste maintenant à l’arrêter et à le transférer à La Haye sans provoquer la déstabilisation du pays et de cette région d’Afrique meurtrie par tant de conflits.

Traquer, arrêter et juger des criminels de guerre est une des choses les plus difficiles à réaliser. Les tribunaux pénaux internationaux sur l’ex-Yougoslavie et le Rwanda ont mis du temps à s’organiser puis à tenir leurs premiers procès. Le bilan n’est toutefois pas mauvais, car si des petits couteaux garnissent les box d’accusés, des chefs serbes, croates, bosniaques et rwandais ont fait ou font face à la justice.

Omar el-Béchir subira-t-il le même sort ? En 1995, après les accords de Dayton mettant fin au conflit en Bosnie, bien des observateurs avaient mis une croix sur l’arrestation éventuelle des criminels de l’ex-Yougoslavie. Ils ont eu tort. On verra donc pour le président soudanais.

Entre-temps, la communauté internationale et, au premier chef, le Conseil de sécurité de l’ONU doivent se préparer à répondre aux contrecoups éventuels de la décision de la CPI. Ici, à Abéché, où deux opérations de paix - celle de l’Union européenne (EUFOR-Tchad) et celle de l’ONU (MINURCAT) - ont installé une grande base logistique afin d’appuyer leurs troupes déployées un peu partout dans l’est du Tchad et près de la frontière avec le Darfour, les militaires ont déjà leurs plans en main afin de prévoir toutes les éventualités. Et celles-ci sont aussi nombreuses que complexes et dangereuses.

L’inculpation d’el-Béchir est liée aux troubles qui se déroulent au Darfour depuis plus de six ans et où une mission de l’ONU (la MINUAD) tente de protéger les populations victimes de massacres de masse. Ces troubles ont débordé au Tchad où des Darfouris sont réfugiés dans la partie Est et où les attaques de milices soudanaises ont aussi poussé des populations tchadiennes à trouver protection dans des camps de déplacés. D’où le déploiement de ces missions de paix pour les sécuriser.

Et comme un malheur n’arrive jamais seul, le Tchad et la République centrafricaine, au sud, sont aussi aux prises avec des rébellions internes instrumentalisées par l’un et l’autre régime en place et par le Soudan. Un triangle infernal.

Enfin, ce tableau ne saurait être complet sans mentionner le déploiement d’une autre mission de l’ONU, dans le Sud-Soudan cette fois (la MINUS) où Khartoum a signé un fragile accord de paix avec une rébellion vieille de 30 ans.

Cette région est une poudrière, car ces conflits sont liés et une étincelle - l’inculpation d’el-Béchir ? - peut tout faire sauter. Le pouvoir à Khartoum a les moyens de réagir violemment en tirant sur les trois ficelles. En désespoir de cause, rien n’empêcherait le gouvernement soudanais de s’attaquer directement aux milliers de soldats des quatre forces internationales déployées dans la région.

Mais le pire n’est jamais certain. Louise Arbour avait soulevé la colère de nombreux dirigeants occidentaux en inculpant Slobodan Milosevic au moment où l’OTAN négociait avec lui sur le Kosovo. Il se croyait ainsi à l’abri. Il fut promptement arrêté après la guerre de 1999 et à la faveur d’un changement de régime en Serbie.

Au Soudan, les choses sont sans doute différentes, mais un scénario semblable pourrait se dérouler. Le président ne voudra rien faire pour braquer l’opinion internationale et va rester gentiment dans son pays, car il sait qu’aucune force internationale ne va attaquer sa capitale pour l’y cueillir. À moins, bien entendu, que certains au sein du régime le trouvent trop gênant et l’offrent aux juges de la CPI.

L’auteur (j.coulon cerium.ca) est directeur du Réseau francophone de recherches sur les opérations de paix. Il est présentement au Tchad en visite auprès des forces de paix EUFOR-Tchad et MINURCAT.

  • Jocelyn CoulonJocelyn Coulon

    Jocelyn Coulon est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP), affilié au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (Cérium). Il dirige depuis ses débuts le Guide du maintien de la paix publié annuellement chez Athéna Éditions
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