Le Centre d'études et de recherches internationales (CÉRIUM) a pour mission de favoriser le développement des connaissances sur les questions internationales. Cette mission s'accomplit à travers des activités de recherche, de formation et de rayonnement.
  6 octobre 2009
Forum

La politique internationale en questions

« Entre l’activisme sans doute excessif d’un Sarkozy et la discrétion absolue qui amène à bouder même l’Assemblée générale des Nations-Unies, il y a un vaste espace qu’il faut savoir occuper. » Cette critique s’adresse, on l’aura deviné, au gouvernement canadien. Tirée de l’article « Le Canada a-t-il perdu sa place ? », la citation donne à son auteure, Marie Bernard-Meunier, des qualités de visionnaire ; la phrase a en effet été écrite bien avant l’épisode des beignes de Tim Hortons qui a valu au premier ministre Stephen Harper une volée de bois vert.

Ex-ambassadrice du Canada en Europe et à l’UNESCO, Marie Bernard-Meunier est membre du conseil d’administration du Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM. Son article sur la politique étrangère canadienne fait partie des 23 textes composant l’ouvrage collectif La politique internationale en questions, qui vient de paraitre aux PUM (voir l’encadré).

Il y a péril en la demeure

Si notre premier ministre n’en est pas à sa première bouderie des instances onusiennes, il n’est toutefois pas l’initiateur du repli sur soi du Canada, a souligné Marie Bernard-Meunier en entrevue à Forum. « Le mouvement s’est amorcé dans les années 90 avec le traité de libre-échange et la lutte contre le déficit », affirme-t-elle.

Le traité de libre-échange a amené le Canada à se centrer sur l’espace politique et économique nord-américain alors que la lutte contre le déficit lui a fait perdre, par ses importantes compressions budgétaires dans tous ses programmes internationaux, sa capacité de mener une politique internationale ambitieuse.

Cette politique étrangère souffre également d’un excès de consultation populaire qui s’est progressivement institutionnalisée à partir des années Trudeau. Si l’ancienne ambassadrice reconnait qu’il y a là un exercice démocratique louable, elle attire l’attention sur l’envers de la médaille. « Cherchant à concilier les positions des divers groupes de pression, le Canada est devenu incapable d’avancer des solutions simples et de foncer ; ses positions sont mi-figue mi-raisin », lance-t-elle.

À ces causes internes du déclin s’ajoutent des causes externes sur lesquelles le Canada n’a pas vraiment de prise. Il y a bien sûr la montée de nouveaux acteurs comme la Chine, l’Inde et le Brésil, et l’ordre mondial qu’on a connu jusqu’à la fin du 20e siècle est sans doute derrière nous.

« Le monde change plus profondément qu’on le pense, signale Mme Bernard-Meunier. Jusqu’ici, c’est l’Occident qui a dicté les règles du jeu, mais, lorsque le pouvoir économique va se déplacer vers la Chine ou l’Inde, ce sont ces pays qui vont établir les normes et ils s’accommodent très bien de règlementations moins sévères que les nôtres sur des questions comme l’environnement ou les conditions de travail. La perte d’influence de l’Occident va donc se traduire par un relâchement de nos normes. »

Affaiblissement de l’ONU

Le Canada souffre aussi de l’affaiblissement du système des Nations unies, affaiblissement auquel il a lui-même contribué. « Nous en sommes tous responsables, à commencer par George W. Bush », déclare Marie Bernard-Meunier. Elle se réjouit en revanche de voir que le gouvernement Obama semble vouloir réintégrer les forums internationaux onusiens.

« Les Nations unies, c’était le lieu où le Canada pouvait faire valoir son rôle. Et nous avons joué un rôle important dans l’élaboration de la charte des droits de l’homme, dans la création du Tribunal pénal international, dans la mise en place des droits de la mer. Il y a encore des choses à faire à l’ONU même si l’organisation n’est plus ce qu’elle était. »

L’ex-ambassadrice se désole d’entendre certains mettre l’accent sur le manque de moyens du Canada. « On ne peut projeter une image différente de celle que nous avons de nous-mêmes ; si cette image est insignifiante, c’est ce que nous projetterons à l’extérieur. La modestie n’est pas toujours une vertu. »

Pour retrouver son influence sur la scène internationale, le Canada devra à son avis savoir choisir ses dossiers. « À défaut d’être présent partout, le Canada doit s’investir là où il peut faire bouger les choses. » La signature d’un traité de libre-échange avec l’Europe, qui pourrait éventuellement conduire à un traité à trois avec les États-Unis, est un exemple de la voie que devrait suivre le Canada.

Quant à ceux qui rêvent de voir le pays reprendre son rôle traditionnel dans les opérations de maintien de la paix, ils feraient preuve de naïveté. « Il n’y a pas de demande en ce sens, soutient-elle. La nature des interventions a changé et le genre de travail que nous avons accompli à Chypre n’est pas possible au Moyen-Orient ni dans les conflits internes en Afrique. Et, quand on est membre de l’OTAN, il faut faire sa part et savoir aligner ses soldats. »

En définitive, Stephen Harper s’est privé d’une occasion de marquer les esprits en boycottant l’Assemblée générale des Nations unies, alors qu’un discours pertinent aurait fait son chemin dans les instances peu importe le nombre de personnes dans la salle.

« Sur la scène internationale, conclut Marie Bernard-Meunier, le Canada a un passé trop riche pour se contenter d’un avenir médiocre. »

Daniel Baril

La politique internationale en questions


Année faste pour le Département de science politique que celle de son 50e anniversaire : après l’ouvrage collectif La politique en questions, lancé en septembre 2008, les professeurs du Département répètent l’expérience avec la publication d’un nouvel ouvrage reprenant la même formule : La politique internationale en questions (PUM, 2009).

Aux 19 auteurs rattachés au Département s’ajoutent 6 autres experts invités, tous spécialistes des questions internationales. Les textes portent sur les changements internationaux actuels, les grandes puissances, la sécurité, l’économie et les enjeux du 21e siècle.

Soulignons les contributions de Philippe Faucher (« Devrait-on se réjouir de la mondialisation ? »), Pascale Dufour (« Y a-t-il une société civile mondiale ? »), Pierre Martin (« L’Empire américain est-il en déclin ? »), Michel Fortmann et Martial Foucault (« Assistons-nous à la naissance de l’État policier ? ») et Marie-Joëlle Zahar (« La communauté internationale peut-elle reconstruire la paix ? »).

Source : UdeM Nouvelles

  • Marie Bernard-MeunierMarie Bernard-Meunier

    Mme Marie Bernard-Meunier est membre du Conseil d’Administration du Cérium. Chercheure invitée à l’Institut allemand de la Sécurité et des Affaires internationales, elle a été ambassadrice du Canada en Allemagne de 2000 à 2004.
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