Opinion Manuel Zelaya a franchi le Rubicon
Édition du jeudi 24 septembre 2009
Mots clés : Ambassade, Coup d’État, Manuel Zelaya, Honduras (pays)
Le président Manuel Zelaya a tenu parole : il est rentré au Honduras. Sa troisième tentative aura réussi sans effusion de sang. Cette fois, il a opté pour l’effet de surprise, déjouant habilement la surveillance des frontières qu’exerçaient les forces de sécurité du régime mis en place après son arrestation et son expulsion du pays le 28 juin dernier.
Il s’agit d’un coup audacieux qui place les putschistes devant le fait accompli. Manuel Zelaya avait l’appui de l’ensemble de la communauté internationale, qui le reconnait comme le président constitutionnel. L’Organisation des États américains et les Nations unies ont réclamé sa restitution de façon unanime. Des sanctions avaient été rapidement appliquées contre le gouvernement de Roberto Micheletti, universellement décrié. Dernièrement, les États-Unis ont intensifié la pression. Après avoir suspendu l’assistance militaire et certains programmes, ils ont retiré les visas à plusieurs membres du régime.
Situation de faiblesse
La légitimité et la légalité étaient du côté du président renversé par un coup d’État. Mais son expulsion le plaçait en situation de faiblesse. Ceux qui occupaient le pouvoir prétendaient y avoir accédé en vertu de la Constitution et des lois du pays. Tous les pouvoirs s’étaient ligués pour entériner ce qu’ils considéraient être une « succession constitutionnelle ».
La médiation du président costaricain, Oscar Arias, avait achoppé sur le refus des putschistes de signer l’accord de San José. Ils avaient multiplié les expédients et les procédures pour faire traîner les consultations. Mais, en fin de compte, il était hors de question pour eux de restituer le pouvoir au président élu, même dans le cadre d’un gouvernement de coalition et à des conditions qui limitaient ses prérogatives. Manuel Zelaya ne pouvait rentrer que pour se soumettre à la justice et répondre des actes qu’ils lui imputent.
Toutes les pressions n’ont pas permis de faire entendre raison au régime de fait. Le dialogue souhaité était dans l’impasse. Après avoir gagné du temps en prétendant négocier une solution qui ne passerait pas par le retour de Zelaya, les putschistes comptaient sur les élections du 29 novembre pour dénouer la crise. Entre-temps, ils allaient se maintenir au pouvoir envers et contre tous, sans égard au prix que le Honduras aurait à payer en raison des sanctions. Ils se drapaient dans la défense de la souveraineté et de la Constitution du pays. Ils défiaient les États-Unis et tous les pays. Leurs prétentions légalistes étaient ridicules, bafouées par leurs actes, sans égard à la condition réelle d’un pays, le plus pauvre de l’Amérique continentale, qui dépend largement de l’assistance étrangère.
Le retour du rebelle
Le retour de Manuel Zelaya change la donne sur plusieurs points. Il force la communauté internationale à se mobiliser pour sa sécurité et celle de l’ambassade qui l’héberge. En demandant l’asile à l’ambassade du Brésil, il a donné beaucoup de relief à son geste. Le Brésil est le pays le plus respecté du continent.
Zelaya offre maintenant de négocier avec le gouvernement qui l’a renversé et qui l’ignorait. Ses premiers propos ont été conciliants. Il a plaidé pour un dialogue avec tous les secteurs de la société qui comptent des gens « respectables ». Il a demandé aux forces de sécurité de ne pas réprimer le peuple dont elles sont issues. Mais dans un même temps, il s’est défini comme un rebelle, en appelant à l’exemple des Cinchoneros d’Olancho — des rebelles qui s’étaient soulevés contre le gouvernement central dans les années 1860 dans cette région dont il est originaire —, lançant le cri « Patrie, restitution ou mort ».
Le personnage ne renonce pas aux accents héroïques qui ont émaillé plusieurs de ses discours depuis un an. Ce faisant, il se trouve en diapason avec les mouvements populaires que le coup d’État a radicalisés. Il prend la tête du mouvement de résistance qui, pendant 86 jours, a manifesté partout dans le pays par divers moyens pacifiques contre le rejet du coup d’État.
Oligarchie
Le président Zelaya était prisonnier d’un cadre mis en place par l’accord de San José. Il pourrait être tenté de s’en libérer, profitant du nouveau rapport de forces que crée sa présence à Tegucigalpa devant ses partisans. Les putschistes, fidèles à la mauvaise foi qui les a caractérisés, prennent prétexte de ce qu’ils considèrent un coup de force pour désavouer l’accord et en imputer la responsabilité à Zelaya. Leur intransigeance passée n’augure rien de bon.
La société hondurienne paraît encore plus polarisée qu’elle ne l’était avant le 28 juin. L’oligarchie qui a commandité le coup d’État a réussi par la désinformation et l’argent à faire passer ses intérêts comme ceux de la société civile et à tenir des manifestations d’appui au régime putschiste quitte à vêtir et à payer les manifestants. Ne contrôle-t-elle pas la majorité des médias, des entreprises qui comptent dans ce petit pays ? Les syndicats et nombre d’organisations ont résisté courageusement aux puissants, orchestrant grèves, marches, coupures de routes, défiant la répression, endurant les détentions, les bastonnades, les tirs, la mort. Les décès, faut-il le souligner, ont généralement pris la forme d’exécutions à la dérobée pour brouiller les pistes.
Pression du peuple
L’impasse est rompue. Les putschistes ne devraient pas résister longtemps à l’isolement international et à la pression d’un peuple mobilisé. Le déni a fait son temps. Ils ne pourront pas continuer à jouer aux fanfarons, à défier la raison, à jeter de l’huile sur le feu. À moins de mettre en action toute la puissance de la répression. On pourrait alors craindre un bain de sang. À moins que l’intensification de la lutte politique contribue à accélérer et à dénouer une crise au sein des forces armées, une crise qui couve depuis plusieurs mois. Des différends existent entre les jeunes officiers et les cadres supérieurs. Les usurpateurs pourraient être lâchés par l’institution qui leur a ouvert la voie du pouvoir. C’est un scénario tout aussi envisageable que celui d’une négociation que les putschistes assimileraient à une reddition.
Le coup d’État représentait une tentative pour le Honduras oligarchique de stopper la marche vers un Honduras moins inégalitaire, plus démocratique. Il faut espérer que la parenthèse se ferme rapidement, avec le moins d’effusion de sang possible, et que les puissants comprennent que leur domination sans partage a vécu.

Claude 
