Le Centre d'études et de recherches internationales (CÉRIUM) a pour mission de favoriser le développement des connaissances sur les questions internationales. Cette mission s'accomplit à travers des activités de recherche, de formation et de rayonnement.
  26 septembre 2007
Chronique du Cérium

Les trois leçons des élections marocaines

Les trois leçons des élections marocaines

Par Azzedine Rakkah, Directeur de recherche au CERI, Paris, chercheur invité au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM).

Les élections législatives du 7 septembre sont riches de trois enseignements. Tout d`abord elles rassurent ceux qui doutaient de la capacité du monarque à domestiquer les islamistes du PJD (Parti de la justice et du développement). Après la monarchie autoritaire sous Hassan II, l’ouverture politique laissait craindre une montée des partis islamistes. Aussi pour le roi Mohamed VI, l`un des enjeux de ces élections, très attendues par l’UE, était de démontrer sa capacité à maîtriser son agenda politique et à faire taire ceux qui le soupçonnaient de faiblesse voire d`immaturité politique. La crainte que le Maroc ne connaisse, à l’instar du voisin algérien en 1991, un déraillement démocratique était vive. Dés lors la victoire « surprise » de l’Istiqlal, parti nationaliste historique, démontre que le régime de l`alternance contrôlée, instaurée par Hassan II avant sa mort, fonctionne. Aussi après l’accession du secrétaire général de l`USFP en 2002, c`est vraisemblablement un responsable de l’Istiqlal qui devrait remplir la fonction de Premier ministre. La monarchie peut donc cohabiter avec des partis de l’opposition au gouvernement sans risque pour sa stabilité politique.

Le deuxième enseignement de ces élections est que ce dispositif politique ne favorise pas de véritable changement d’orientation politique. L’accès à la gouvernance des partis de l’opposition historique ne leur donne pas l’autorité pour mener à bien des réformes économiques et sociales. La faiblesse du taux de participation (37%) montre que l’opinion n’est pas dupe. La gestion du gouvernement par l’USFP et ses alliés n’a pas permis ces dernières années de réduire de façon significative la pauvreté, de combattre l’analphabétisme, en particulier en milieu rural et de solutionner le problème du chômage de masse qui affecte surtout les jeunes qui sont plus diplômés ! La préoccupation majeure des marocaines et des marocains est d’ordre économique. La migration vers l’Europe et l’Amérique du Nord l`illustre tous les jours, elle est une alternative à la difficulté que rencontrent les jeunes à vivre dans un pays où une amélioration à terme de leur avenir économique et social paraît inimaginable. Aussi pour le plus grand nombre l’intégration des partis de l’opposition dans les rouages de la monarchie ne fait que renforcée la conviction que l’autorité politique se situe au Palais et non au parlement ou dans le gouvernement.

Le troisième enseignement est que l’échec du PJD, crédité de 80 sièges avant les élections pour en obtenir au final que 47, s`explique par son refus délibéré de dénoncer ce jeu de dupe. En raison de sa stratégie de communication politique fondée sur des propos responsables et du choix du thème de sa campagne, la lutte contre la corruption, le PJD n`a pas su créer auprès de l`électorat un sentiment de renouveau ou d’insuffler une dynamique de changement. Sa volonté de ne pas heurter la monarchie, de ne pas critiquer le Palais a finalement donné l’impression que le PJD serait impuissant à changer la donne. Par conséquent pourquoi aller voter…Dans cette perspective l`incapacité du PJD à mobiliser l`électorat islamiste renforce l’association Al Adl Wal Ihssane (Justice et bienfaisance), bien plus radicale et qui avait appelé à ne pas soutenir le PJD car « à part la référence à l’islam l`association n`a aucun point commun avec le PJD » soulignait Nadia Yassine, fille du fondateur de l’association.

Les résultats des élections législatives du 7 septembre peuvent rassurer à la fois ceux qui doutaient de la capacité du Roi à maîtriser les évènements et ceux qui craignaient l`avènement d’un Etat islamique au Maroc. Mais une fois cette inquiétude surmontée, il reste au Maroc à affronter les vrais défis, ceux qui sont à même de mobiliser l’électorat : appliquer des réformes économiques susceptibles de combattre la pauvreté et réduire le chômage ; œuvrer à une réconciliation algéro-marocaine permettant ainsi la renaissance d`un commerce transfrontalier enrichissant pour chacun ; favoriser l`arrimage du Royaume à l`espace européen. La société marocaine attend aujourd`hui de sa monarchie bien plus que la seule démonstration de sa capacité à manoeuvrer sur la scène politique, elle attend des perspectives, un projet d`avenir. Et il est urgent pour les responsables marocains de le comprendre afin d`éviter que le Royaume ne se transforme en un terreau favorable au terrorisme. L`émergence de la violence islamique au Maroc s`accompagne de propos radicaux tenus contre les « juifs », les « américains », les « espagnols » etc. Pour l’instant l’Irak constitue une destination de rêve pour satisfaire ce désir de violence mais la construction d’un front armé uni au sein de la mouvance islamiste au Maghreb, Al Qaïda au Maghreb, est à même de répandre la violence à l`intérieur du Royaume.

  • Azzédine RakkahAzzédine Rakkah

    Directeur de recherche à la FNSP/CERI, Paris, Azzédine Rakkah est professeur invité au département de ScPo de l’UdeM pour l’année 2008-2009.
Publications
Accueil du site  -   RSS   -   iTunes-U   -   Partenaires   -   Accès privé   -   Contact