L’élection présidentielle de 2004 passera à l’histoire comme un écho de celle de 2000 et non comme une transformation profonde de la politique américaine. Bien sûr, la Maison-Blanche proclamera qu’il s’agit d’un « mandat clair » pour tracer une nouvelle voie, mais les résultats ne se prêtent pas à de telles hyperboles. En politique intérieure, on s’attend plutôt à la poursuite des blocages qui immobilisent des dossiers tels la fiscalité, la sécurité sociale et la santé. Loin d’avoir provoqué un déluge républicain au Congrès, l’élection n’a amélioré que marginalement la position du parti majoritaire à la Chambre et au Sénat. Le président tentera certes de laisser une profonde empreinte législative, mais sa capacité de le faire restera limitée.
Les preuves de cet écho se voient dans le rôle décisif qu’a joué l’Ohio cette année, rappelant la controverse de Floride en 2000. Si l’Ohio avait appuyé Kerry-ce que le piètre état de l’économie de l’état en avait amené plusieurs à prédire-le résultat aurait été tout autre. Pourquoi, alors que la carte politique des États-Unis est demeurée semblable à celle de 2000, la participation accrue au vote a-t-elle favorisé Bush ? La réponse ne semble pas tenir à l’enthousiasme du public pour la guerre, ni dans un appui à ses politiques sociales ou de santé, encore moins à l’approbation de ses largesses fiscales pour les plus fortunés.
Les positions républicaines qui ont obtenu les plus fort taux d’approbation dans la campagne étaient reliées aux « enjeux moraux » : la famille traditionnelle, l’avortement et, en particulier, l’hostilité aux mariages entre conjoints de même sexe. Dans onze états, les citoyens ont appuyé par référendum des propositions visant à consacrer les valeurs traditionnelles. En fait, ces propositions l’ont emporté par des marges très supérieures à celle de la victoire de Bush sur Kerry.
En Ohio, par exemple, l’interdiction du mariage gai a recueilli 62% de Oui. En Floride, un autre enjeu « moral » était sur le bulletin : l’obligation de notifier les parents d’une mineure cherchant à obtenir un avortement. Le Oui l’a emporté avec 65% des voix. Il est très plausible que ces propositions référendaires, en misant sur des valeurs conservatrices, aient contribué à faire « sortir » un grand nombre d’électeurs sympathiques à Bush dans les fameux « swing states ».
Ces référendums ont peu à voir avec les enjeux sociaux et économiques qui divisent les deux partis au Congrès. George Bush n’a pas reçu le mandat de privatiser la caisse de la sécurité sociale, une idée que le public accueille avec scepticisme. Sur la santé, où les propositions de John Kerry étaient nettement plus populaires que les siennes, le président n’a fait aucun gain. En bref, en politique intérieure, on appuie le président sur les valeurs familiales, mais il n’y a pas eu de coup de barre vers la droite sur les enjeux qui touchent « le pain et le beurre ».
Qu’est-ce que ceci annonce en termes législatifs pour les prochains quatre ans ? L’immobilisme devrait prévaloir, car les majorités républicaines dans les deux chambres du Congrès-même majorées de quelques sièges-sont insuffisantes pour changer les règles de ces institutions. Ces majorités ne suffiraient pas à contrer une minorité démocrate déterminée à agir pour bloquer des mesures qu’elle juge inacceptables en utilisant un vieil outil prisé des conservateurs des années 1950 : le filibuster.
Les commentateurs canadiens, habitués aux règles parlementaires de ce pays et à la discipline de parti, ont accordé trop de crédit au thème d’un mandat conservateur suite à la victoire de George Bush. Le système politique américain est conçu pour rendre la gouverne difficile et une minorité déterminée y dispose de plusieurs outils de blocage. Après l’élection de 2000, même sans la majorité des voix, le président disait avoir reçu un mandat clair. Il sera sans doute tenté de proclamer d’autant plus, cette fois-ci, la clarté du mandat qu’il a reçu. Mais ceci ne lui conférera pas plus de légitimité que son résultat électoral de 2000.
Le fait demeure que l’élection de 2004 fait écho aux divisions de 2000, car la marge demeure mince. Là où les électeurs se sont exprimés avec plus de force qu’en 2000, soit sur les enjeux moraux, le vote avait peu à voir avec la mission du gouvernement fédéral dans la santé, l’éducation, la fiscalité et la sécurité sociale. Bien sûr, le fait que l’élection n’ait été qu’un écho de celle de 2000 représente une grande déception pour les démocrates. Il ne s’agit toutefois pas d’un épisode annonciateur de profondes transformations en politique américaine. L’image qui conviendrait plutôt serait celle de quatre ans de lutte dans la boue.
Cet article a été préparé pour une table-ronde sur l’élection présidentielle américaine. Cliquez ici pour un compte rendu complet de la discussion.

Theodore 