Le Centre d'études et de recherches internationales (CÉRIUM) a pour mission de favoriser le développement des connaissances sur les questions internationales. Cette mission s'accomplit à travers des activités de recherche, de formation et de rayonnement.
  10 juillet 2006
Le Devoir

Les gaz à effet de serre, une responsabilité collective

L’entrevue

Le problème des changements climatiques ne se limite pas à la Chine, selon Cédric Philibert de l’Agence internationale de l’énergie

Brigitte Saint-Pierre (Le Devoir)

Le développement économique fulgurant de la Chine fascine, mais inquiète aussi parfois. Il ne manque pas et ne manquera pas d’avoir des répercussions sur l’environnement en général et sur les émissions de gaz à effet de serre en particulier. « La Chine fait évidemment partie du problème, mais le problème ne se réduit pas à la Chine », nuance toutefois Cédric Philibert, administrateur principal à la Division de l’efficacité énergétique et de l’environnement de l’Agence internationale de l’énergie, à Paris.

Selon lui, il existe une tendance dans nos sociétés à désigner la Chine, et éventuellement l’Inde, comme les grands responsables des changements climatiques. Or, M. Philibert fait valoir que l’Europe produit autant d’émissions que la Chine, et les États-Unis, bien plus. Il ajoute que la Chine et ses habitants font certains gestes qui limiteront la croissance des émissions de gaz à effet de serre (GES).

Des émissions « normales »

Cédric Philibert était de passage à Montréal la semaine dernière pour donner des cours dans le cadre des écoles d’été sur la Chine ainsi que sur le droit international de l’environnement du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM).

Dopées par une croissance économique de plus de 8 % par an, les émissions de gaz à effet de serre de la Chine sont évidemment en hausse. Une augmentation qui s’explique aussi, notamment, par l’usage important du charbon et la croissance rapide du nombre de voitures dans l’empire du Milieu. Malgré tout, « la Chine a des émissions "normales", entre guillemets, par rapport au nombre de ses habitants : 22 % de la population mondiale, 15 % des émissions de la planète, il n’y a là rien d’absolument anormal », dit M. Philibert.

Limiter les émissions

Selon des prévisions citées par M. Philibert, les émissions de la Chine atteindraient 19 % des émissions mondiales en 2030. « On dit souvent, de façon un peu imprudente et rapide, que les émissions de la Chine vont dépasser celles des États-Unis en 2020. C’est tout sauf démontré », affirme-t-il. Cela dépend des mesures que mettront en oeuvre les deux pays. La plupart des projections montrent néanmoins que les émissions de l’ensemble des pays en développement vont dépasser celles de l’ensemble des pays industrialisés entre 2020 et 2030, mentionne-t-il.

À l’heure actuelle, les émissions de GES par point de PIB en parité de pouvoir d’achat de la Chine sont égales à celles du Canada ; elles sont toutefois très supérieures à celles d’un grand nombre d’autres pays, dont le Japon et la Suisse, fait-il remarquer.

« La Chine fait un certain nombre d’actions et conduit des politiques énergétiques dont le but principal n’est sans doute pas de réduire les émissions, mais qui ont pour effet de contribuer à en maîtriser la croissance », dit-il. Il cite les efforts du pays en matière d’efficacité énergétique et mentionne que la Chine cherche à diviser par deux son intensité énergétique (quantité d’énergie consommée par unité de PIB produite) d’ici 2030. Aussi, la Chine tente de diversifier ses sources d’énergie et d’améliorer la qualité de l’air, souligne-t-il.

Fait étonnant, ce pays est par ailleurs devenu le plus grand marché du monde pour les capteurs solaires de chauffe-eau. En 2004, la Chine a installé 10 millions de mètres carrés de ces capteurs pour l’eau chaude, sur les 13 millions de mètres carrés installés dans le monde entier.

« Les responsables chinois nous disent que le fait de réduire les émissions fait partie de leurs objectifs ; je n’ai pas de raison de penser que ce n’est pas vrai. Aussi, la Chine a bien étudié les impacts potentiels du changement climatique pour elle-même, pour son agriculture en particulier. C’est un pays qui est, beaucoup plus que les nôtres, dépendant de son agriculture, donc des écosystèmes, donc du climat », mentionne M. Philibert.

Faut-il imposer à la Chine des objectifs contraignants de réduction des émissions de GES ou de leur croissance ? « Je pense qu’on n’a aucune espèce de chance de soumettre la Chine à des objectifs contraignants, sauf si ces objectifs sont numériquement fixés très au-dessus de leurs besoins », estime M. Philibert, qui ne croit pas que ce serait une très bonne chose.

Les pays en développement craignent qu’une contrainte sur leurs émissions de GES devienne une contrainte sur leur développement économique. « Pour ces pays, il convient probablement, dans un premier temps, de réfléchir avec eux pour instaurer des objectifs quantitatifs non contraignants, mais ouverts sur les échanges de permis d’émissions », dit-il.

En vertu de ce système, si les pays ne parviennent pas à atteindre leurs objectifs, ils ne reçoivent pas de blâme ni de sanction et n’ont pas non plus à acheter de permis sur le marché international. « En revanche, s’ils réussissent à faire mieux que leurs objectifs, ils ont la possibilité de mettre leurs surplus de droits d’émissions sur les marchés internationaux, de telle sorte qu’ils puissent financer l’action en-dessous de leurs objectifs », poursuit-il.

Ce procédé incitatif permettrait de négocier un objectif « raisonnable », accessible, mais qui nécessiterait un effort de la part de la Chine. Selon M. Philibert, on ne peut pas attendre que ce pays atteigne un certain niveau de développement pour mettre en place des objectifs, contraignants ou non. « C’est lorsque les pays se développent qu’il y a beaucoup d’occasions de faire des réductions d’émissions pas chères, quand ils choisissent leurs modes de transport, leur type d’urbanisme, quand ils créent leurs premières centrales électriques, etc. »

Le stockage du gaz carbonique

Un autre moyen à mettre de l’avant serait la capture et le stockage du gaz carbonique, une technologie qui peut permettre de diviser par dix les émissions de GES dues à la combustion de charbon, mentionne M. Philibert.

Toutefois, cette technologie coûte cher et les bénéfices qu’on peut en tirer ne compensent pas les sommes investies. « Il n’y a pas tellement de raisons que, dans l’immédiat, la Chine, qui reste un pays pas très riche globalement par habitant, ait à payer ce surcoût. Il faut, au début du moins, mettre en place un mécanisme qui fera en sorte que nous [les pays industrialisés] paierons ce surcoût », affirme-t-il.

Ces mesures, couplées à celles des autres pays en développement et des pays industrialisés, seront-elles suffisantes ? « On ne va pas éviter complètement le changement climatique, c’est déjà trop tard. La question aujourd’hui n’est plus d’éviter le changement climatique, elle est d’éviter qu’il s’emballe, elle est d’éviter un changement climatique incontrôlé, incontrôlable », estime Cédric Philibert.


On peut visionner en ligne la conférence de M. Philibert au Cérium en décembre 2005 : L’impact du développement chinois sur le réchauffement planétaire

et consulter sa présentation Ppt de l’école d’été La Chine éveillée de juillet 2006

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