IDÉES
Débat télévisé entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal
À quoi sert un président de la République en France ? S’il faut en croire les termes du récent débat entre les deux candidats à l’élection qui se jouera dimanche, à tout...
Il ou elle devra veiller à ce qu’on raccompagne les femmes policières chez elles à la fin de leur service ; savoir si le générateur atomique EPR est de troisième ou de quatrième génération ; organiser les études surveillées après la classe afin que les mamans (les mamans ?), lorsqu’elles rentreront du travail, trouvent les devoirs faits ; se débrouiller pour relancer l’Union européenne et organiser l’accueil des enfants handicapés dans les classes... Dur métier que celui de président tel que l’a dessiné le débat télévisé et, surtout, drôle de métier qui ne correspond ni à l’esprit ni à la lettre des institutions.
Certes, la logique de la campagne électorale et de la télévision pousse les candidats dans cette voie. Dans sa forme traditionnelle, le rapport entre un élu, député ou président, et ses électeurs était assuré par un parti politique. C’était au sein du parti que s’élaboraient les propositions politiques, le programme. Et le « meeting », tout comme la réunion électorale, était la forme privilégiée du rapport avec l’électeur.
La campagne électorale pour la présidentielle, en France, a d’ailleurs montré que cette forme de rencontre directe avait, paradoxalement, toujours son rôle au sein d’une société hyper médiatisée. Mais en 1958, l’élection du président de la République au suffrage universel a été adoptée en France en même temps qu’apparaissait la télévision.
L’association du suffrage universel et de la télévision a introduit une autre logique : les candidats s’adressent directement aux électeurs par le truchement de l’écran. Aux yeux de ces derniers, d’autres critères de choix deviennent dès lors déterminants : la personnalité des candidats, leur chaleur, leur sincérité apparente, leur capacité d’empathie, leur énergie, sans oublier leur apparence, leur gestuelle. Ah ! le petit col blanc aux coins bien carrés de Ségolène, signe que la rigueur n’est pas incompatible avec le socialisme. Et les mains virevoltantes de Nicolas Sarkozy, penché vers les téléspectateurs pour leur signifier qu’il s’intéresse vraiment et personnellement à leurs problèmes !
Dénaturer la présidence
Dans le même temps, les sujets du débat politique ont glissé vers des thèmes de plus en plus proches des préoccupations des gens « ordinaires ». Pour faire compréhensible, « proche des gens », chaque question est désormais prise par le petit bout de la lorgnette.
La tension, présente dans toutes les sociétés démocratiques entre sécurité collective et liberté individuelle, s’incarne par exemple sous la forme anecdotique de savoir si les juges doivent ou non traiter un jeune de 17 ans comme un délinquant de 18 ans ou plus. Le rôle attribué à l’école dans la société - doit-elle et peut-elle être un instrument de correction des inégalités ? - se traduit par une question précise : les parents d’un collégien pourront-ils l’envoyer dans n’importe quel établissement scolaire, auront-ils le choix entre seulement trois établissements ou devront-ils envoyer leur enfant au collège qui leur est assigné ? Le choix entre deux politiques économiques ? C’est de savoir à partir de quand des heures supplémentaires peuvent être payées 50 % de plus que les heures normales.
Le diable est dans les détails, dira-t-on, et les grands principes dans les choix quotidiens. Certes. Mais à trop faire concret, précis et familier, on court un autre risque, celui de dénaturer profondément la fonction présidentielle dans un grand pays démocratique en accentuant une tradition régalienne qui fait de l’État en France le moteur et le garant de toute évolution collective et du « chef de l’État » la clef de voûte du système.
Les deux candidats à l’élection l’ont bien compris et chacun, selon son caractère, s’est volontiers prêté au jeu. Nicolas Sarkozy incarne une forme de pouvoir autoritaire dont il cherche à nous convaincre qu’il sera à la fois efficace et bienveillant. Une sorte de père sévère. Ségolène Royal illustre une figure plus maternelle et protectrice, attachée à l’unité du corps social et à la résolution des conflits...
Cependant, tous deux ont ceci en commun qu’ils réactivent une conception monarchique du pouvoir. Les historiens nous disent que c’est une caractéristique de la vie politique en France que cet héritage monarchique. En 1789, en prenant la succession du prince, la nation s’est substituée à lui sans transformer les fondements du pouvoir. Mais y a-t-il véritablement place, dans le monde de 2007, pour un père de la patrie ou une mère de la nation ?
Ce dimanche, les Français éliront leur chef de l’État. Or, dans « chef », il y a le latin caput. Et de caput, nous avons fait « Capétiens ». Ces rois, justement, qu’on élisait par acclamation...

Catherine 
