Le nouveau chef d’état-major des Forces canadiennes, Walter Natynczyk, prend la relève de Rick Hillier, qui laisse de très grands souliers à chausser. Les défis qui attendent le nouveau patron de l’armée sont nombreux et importants pour l’avenir de l’institution.
Ottawa — Walter Natynczyk a beau avoir un parcours semblable à celui de Rick Hillier, les deux hommes ne sont pas une copie carbone. Les militaires et les spécialistes de la défense consultés par Le Devoir s’entendent pour dire que la rupture la plus visible sera dans le ton. Le général Natynczyk est plus sobre dans son approche publique, moins politique dans ses commentaires. Le nouveau patron des Forces canadiennes, qui a pris ses fonctions cette semaine, n’a pas la controverse comme marque de commerce.
« Natynczyk n’est pas aussi charismatique. Mais le charisme n’est pas tout. C’est un homme brillant et efficace. Il va trouver son style », affirme Jack Granatstein, chercheur au Canadian Defence and Foreign Affairs Institute, à Toronto.
Le général Natynczyk était le vice-chef d’état-major au quartier général de la Défense. Depuis deux ans, il était chargé de concrétiser les réformes et la vision de Hillier. S’il y a une rupture en matière de communication, c’est tout le contraire en matière de transformation de l’armée. « Hillier a laissé beaucoup de chantiers à compléter et Natynczyk est le meilleur homme pour assurer la continuité », soutient Marc-André Boivin, directeur adjoint du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix à l’Université de Montréal.
Mais réformer une armée sur plusieurs fronts (recrutement, entraînement, structure, achats de matériel... ) pendant qu’elle est en guerre à l’autre bout de la planète, c’est loin d’être facile. Dans les rangs des Forces canadiennes, on sent un essoufflement à plusieurs niveaux. « Il faudra que Natynczyk garde la motivation des troupes à son maximum, ce que Hillier était capable de faire », dit Marc-André Boivin.
Les experts militaires s’entendent pour dire que, parmi les défis auxquels le nouveau chef d’état-major devra faire face, cinq se démarquent.
D’abord, il y a l’incontournable mission en Afghanistan, qui accapare les ressources et l’expertise de l’armée. « On a une guerre à gagner et il faut faire le plus de progrès possible avec le moins de décès. Ça doit être sa priorité », soutient Jack Granatstein.
Walter Natynczyk a affirmé mercredi que la progression de l’Armée nationale afghane est bonne et que le retour au pays des soldats canadiens en juillet 2011 demeure son objectif. Il n’empêche que, sous son règne, l’armée devra trouver un moyen d’appuyer davantage les efforts de reconstruction à Kandahar sans laisser les talibans reprendre du terrain. « C’est le dossier le plus chaud du général Natynczyk. Il faut avoir fait des progrès et donner l’impression d’un départ honorable », avance Marc-André Boivin.
Le gros défi surviendra toutefois en 2011, soutiennent les spécialistes, lorsque le Canada voudra se retirer de Kandahar. « On va subir beaucoup de pression de nos alliés de l’OTAN pour rester en Afghanistan après cette date. Il faudra trouver un moyen de faire accepter notre départ sans perdre l’estime de nos alliés. Ce ne sera pas facile », prévient Philippe Lagassé, professeur adjoint en politique de la défense à l’Université d’Ottawa.
Un militaire consulté par Le Devoir estime que la mission en Afghanistan est une priorité, mais pour une autre raison. « L’Afghanistan exerce une grande pression sur notre armée et il faudra gérer le retour à la maison, dit ce soldat qui a requis l’anonymat. Il y a beaucoup de dommages matériels, c’est certain, mais il y a aussi des dommages psychologiques. Ça va avoir un impact à long terme sur notre capacité opérationnelle. »
Autre problème à l’horizon : l’entourage des soldats. « Les familles trouvent ça déjà difficile et il y en a encore pour trois ans ! Être déployé une fois en Afghanistan, c’est correct. Mais deux ou trois fois, ça impose beaucoup de stress », lance un militaire québécois qui reprend l’entraînement en août pour son déploiement en février 2009. Les familles ne tombent toutefois pas sous la responsabilité de l’armée, ce qui complique la mise en place de mesures pour les aider.
Le départ de l’expérience
Si le recrutement va assez bien depuis quelques années, il en va autrement de la rétention du personnel d’expérience. Ce sera un gros défi du mandat de Walter Natynczyk, selon Jack Granatstein. « Pour chaque recrue qui arrive, l’armée perd un soldat d’expérience. Les Forces canadiennes maintiennent leur taille, mais la qualité diminue », dit-il. Le vieillissement de la population atteint aussi l’armée, qui doit faire face à de nombreux départs à la retraite. En 2006-07, le taux d’attrition dans la Force aérienne et la Force maritime était d’environ 8 %. Par contre, la Force terrestre a vu près de 13 % de ses soldats partir à la retraite ou réorienter leur carrière prématurément.
Le départ des hauts gradés rend la formation des nouvelles recrues plus difficiles. La mission en Afghanistan draine aussi les instructeurs les plus expérimentés, qui ne sont pas disponibles pour intégrer les milliers de nouveaux arrivants. Il faudra trouver un moyen de garder plus longtemps les officiers qualifiés dans les rangs militaires, dit Jack Granatstein.
Il ajoute que le recrutement dans les métiers spécialisés devra aussi s’améliorer. Par exemple, il y a une pénurie de médecins et d’ingénieurs dans les Forces. Il manque aussi de pilotes dans l’armée de l’air. « Ils devront s’en occuper, c’est un problème urgent », dit Jack Granatstein.
Poursuivre la réforme
L’ambition de Rick Hillier était de faire des Forces canadiennes une armée moderne, capable de se déployer plus rapidement et d’affronter des conflits asymétriques de type guérilla, comme en Afghanistan. Bref, que l’armée, entraînée à combattre l’URSS de la guerre froide, soit plus polyvalente et plus efficace. Le général Hillier a donc lancé une réforme des structures à l’interne et a revu l’entraînement des soldats. Il voulait également que les trois corps de l’armée (air, terre, mer) travaillent davantage ensemble.
En trois ans, Rick Hillier a aussi mis sur les rails des acquisitions majeures d’équipements, question d’être plus mobile et de pouvoir mener une variété de missions. Des achats d’une valeur de 30 milliards de dollars ont déjà été annoncés (chars d’assaut, camions, avions, hélicoptères, bateaux... ) et d’autres viendront.
Ces réformes ne sont toutefois pas achevées, estime Marc-André Boivin. « Passer d’une logique de guerre froide à une logique de guerre asymétrique, c’est un changement profond qui prend du temps, dit-il. Je ne vois pas comment ça peut se faire en moins de 10 ans. C’est fondamental pour l’armée. »
Encore faut-il que ces réformes, notamment les changements dans la structure de l’armée — qui est passée à quatre centres de commandement : force expéditionnaire, force domestique, logistique et force spéciale — soient efficaces. « Il est peut-être temps, après trois ans, de voir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas », exprime une source au sein de l’appareil militaire.
Dans cette veine, le bureau du ministère de la Défense qui s’occupe des nombreux projets d’acquisition doit améliorer son efficacité, dit Philippe Lagassé. Plusieurs projets, notamment l’acquisition des hélicoptères Chinook, des bateaux de ravitaillement et des drones, tous déjà annoncés, sont embourbés en raison d’une sous-évaluation des coûts ou de problèmes avec les fournisseurs en ce qui concerne les exigences de l’armée. « Théoriquement, l’argent est disponible, mais ça ne va pas toujours comme prévu, dit Philippe Lagassé. Ce bureau des acquisitions semble mal fonctionner depuis quelques années. »
Les Jeux olympiques
Le général Natynczyk devra également trouver un moyen d’assurer la sécurité des Jeux olympiques de Vancouver en 2010, même si la mission en Afghanistan sera toujours en cours. L’Armée de terre, qui sera la plus sollicitée pour assurer la sécurité des Jeux, est déjà entièrement dédiée à la mission à Kandahar.
Dans ce contexte, comment mobiliser des milliers de soldats vers Vancouver ? Les Jeux olympiques de Montréal en 1976 avaient xrequis près de 10 000 militaires, mais l’armée comptait alors 90 000 soldats — elle en compte aujourd’hui 64 000. La technologie moderne (surveillance aérienne, détection électronique, etc.) devrait permettre de diminuer le nombre de soldats nécessaires, mais on parle tout de même de plusieurs milliers.
« Le gros avantage, c’est que ça dure seulement deux semaines et qu’il y a des bases près de Vancouver, dit Marc-André Boivin. Ce sera une grosse gestion, mais avec les réservistes, on devrait être capables d’y arriver. » N’empêche, si un attentat ou une attaque survenait, Philippe Lagassé n’est pas convaincu que tout se passerait pour le mieux. « On verrait que l’équipement n’est pas bien adapté et qu’une armée de réservistes, ça ne réagit pas aussi bien », dit-il.
À plus long terme, le nouveau chef d’état-major devra aussi développer une stratégie pour assurer la souveraineté canadienne dans l’Arctique. Le gouvernement Harper en a fait une priorité et a demandé aux militaires d’être plus présents dans cette région très convoitée par d’autres pays en raison de son potentiel commercial (passage du Nord-Ouest) et de ses possibilités énergétiques (25 % du pétrole et du gaz non encore découverts).
Un port en eaux profondes sera construit, des bateaux de patrouille sont commandés et les soldats devront s’entraîner davantage dans le Nord. Mais pour l’instant, l’armée ne semble pas encore savoir par quel bout le prendre. « La Marine se demande si c’est vraiment son rôle de patrouiller le Grand Nord. Tout le monde semble se regarder et attendre », dit Philippe Lagassé.
La défense de l’Arctique exigera une réflexion plus profonde que l’achat de quelques bateaux, soutient Marc-André Boivin. Comment défendre un territoire de la taille de l’Union européenne ? « Je pense qu’il faudra penser à une défense continentale et engager un dialogue plus soutenu avec les Américains », dit-il.

Marc André 
