Les primaires révèlent une profonde division entre les républicains
La coalition conservatrice (républicaine) au pouvoir aux États-Unis depuis les années 80 (avec Ronald Reagan) semble s’effriter, notent trois experts de la politique américaine, les professeurs Pierre Martin, Jean-François Gaudreault-Desbiens et François Furstenberg.
« De la même manière que le consensus libéral qui a dominé la politique américaine durant les années 30, avec F. D. Roosevelt, s’est fissuré dans les années 70, les candidats républicains représentent aujourd’hui des tendances si différentes les unes des autres qu’on ne peut plus parler de coalition ou de front uni », souligne l’historien François Furstenberg, professeur adjoint à la Faculté des arts et des sciences.
MM. Martin, Gaudreault-Desbiens et Furstenberg ont présenté le 18 janvier le premier d’une série de débats, chapeautés par le CERIUM, sur les évènements qui conduiront à l’élection d’un nouveau président américain en novembre. « Et le 20 janvier 2009, ce sera le jour du départ de George W. Bush », a rappelé M. Martin. D’ici là, tout ou presque peut arriver… comme les primaires en cours le démontrent.
Du côté des républicains, les candidats incarnent plusieurs courants, comme la tendance populiste plus 19e siècle avec l’ancien pasteur baptiste Mike Huckabee, le côté davantage affaires avec l’ancien gouverneur du Massachusetts Mitt Romney ou encore un conservatisme plus modéré avec John McCain, que la droite plus dure surveille étroitement. Est-ce un signe pour les démocrates ?
Possiblement, compte tenu également que l’insécurité liée au terrorisme, qui a permis à George W. Bush de se faire réélire en 2004, s’est quelque peu atténuée pour faire place, du moins en partie, à l’insécurité économique.
« L’économie américaine est en train de chanceler même si cette réalité n’est pas visible dans les chiffres officiels. Il reste que plusieurs régions des États-Unis traversent un ralentissement, certaines sont en récession », signale le politologue Pierre Martin.
Le facteur économique
« Pour jouer au jeu des prédictions, il faut s’appuyer sur des facteurs objectifs, indique-t-il. Il y aura toujours des impondérables, comme les sanglots d’Hillary Clinton, mais il existe aussi des paramètres plus neutres, comme l’économie. »
Ce n’est pas que l’économie allait si bien dans les mois qui ont précédé la réélection de George W. Bush. Mais, à ce moment-là, M. Bush a pu adopter des mesures laissant croire à une reprise de l’économie. « Il a manufacturé une petite reprise économique. »
Aujourd’hui, M. Martin doute que pareilles mesures soient possibles : la crise de l’immobilier qui frappe la classe moyenne et heurte de front le rêve d’accession à la propriété ne disparaitra pas d’un coup de baguette magique ; l’ampleur des déficits internationaux, inimaginable, ne s’envolera pas elle non plus. « Les outils traditionnels comme les réductions d’impôt ne sont plus envisageables. »
Sans parler des nombreuses délocalisations, qui ont mis à mal la solidarité entre travailleurs et patrons.
Mais, ironiquement, il ne servirait à rien de répéter aux électeurs américains que tout va mal, car « les Américains ont tendance, dans ces cas-là, à se blâmer eux-mêmes plutôt que d’attribuer la responsabilité des problèmes au gouvernement ».
Or, comme personne n’aime, même indirectement, être blâmé… De toute manière, il n’y a qu’à voir avec quel enthousiasme les Américains reçoivent le message d’espoir de Barack Obama, candidat démocrate faisant la lutte à Hillary Clinton.
Contrairement à ce qui se passe dans le camp républicain, les trois professeurs estiment que les idées de M. Obama et de Mme Clinton ne sont pas totalement opposées. Des différences, il y en a : M. Obama favorise moins l’intervention gouvernementale dans la vie privée que Mme Clinton et il tente de rallier l’ensemble des Américains, de droite ou de gauche. Mme Clinton est davantage la candidate de l’establishment.
CERIUM-ÉU Jean-François Gaudreault-Desbiens, François Furstenberg et Pierre Martin
Et les juges ?
D’entrée de jeu, Jean-François Gaudreault-Desbiens annonce que « nous n’assisterons certainement pas à une reprise de Bush contre Gore », lorsque la Cour suprême est intervenue pour favoriser George W. Bush en 2000, devant les résultats serrés de l’élection en Floride. La raison en est bien simple, outre le fait que M. Gaudreault-Desbiens ne s’attend pas à un scrutin aussi serré. Plus fondamentalement, « l’intervention de Bush a miné la crédibilité de la Cour ».
Il reste que le contrôle de la Cour suprême demeure un enjeu à peine voilé de la course électorale américaine, surtout que les républicains n’ont pas hésité à nommer des juges qui partageaient leurs idées.
« À partir des années 70, fait observer M. Gaudreault-Desbiens, la mobilisation du courant conservateur [droite religieuse] s’est bâtie autour de l’opposition au consensus sur les grands arrêts, à commencer par celui sur l’avortement et celui sur les droits des personnes appréhendées. »
Bref, ce que M. Gaudreault-Desbiens appelle « la politique de la Cour » reste une préoccupation pour tous les candidats.
« Un président républicain serait invité à parachever l’emprise très conservatrice sur la Cour », dit le professeur de la Faculté de droit, encore qu’il devrait recevoir l’approbation du Sénat, à majorité démocrate, donc être un candidat acceptable.
L’élection d’un démocrate à la Maison-Blanche pourrait annoncer le départ de Ruth Bader Ginsburg, qui est âgée de 75 ans et qui n’aurait pas peur d’être remplacée par un conservateur.
« Hillary Clinton voudra sans doute augmenter le nombre de femmes à la Cour suprême. Et Barack Obama voudra au moins un autre Afro-Américain pour faire contrepoids à Clarence Thomas, qui est le plus conservateur sur le plan social. »
Actuellement, la Cour suprême penche du côté conservateur. N’a-t-elle pas accepté une importante limitation du droit à l’avortement en 2003, la première depuis le célèbre arrêté Roe contre Wade en 1973 ?
Paule des Rivières

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