Au jeu des prédictions ces jours-ci, il semble qu’un sou tiré à pile ou face peut faire aussi bien que n’importe quel expert. Mais comment un simple sou noir peut-il nous aider à comprendre le choix que les Américains devront faire entre les démocrates de Barack Obama et les républicains de Mitt Romney ? Vous avez sûrement une pièce d’un cent américaine dans votre poche ou dans un tiroir. D’un côté, on y voit un profil de Lincoln accompagné du mot « Liberty », de l’autre se trouve la première devise du pays : « E Pluribus Unum ». Comme le soulignais souvent Bill Clinton dans ses discours et comme le rappelle E.J. Dionne dans son récent ouvrage, Our divided Political Heart, ce sont là deux facettes qui définissent, d’abord de façon complémentaire mais souvent de façon contradictoire, la culture politique des Américains.
D’une part, « Liberty » renvoie aux droits individuels, à la liberté de conscience et à l’autonomie personnelle, bref à l’individualisme légendaire des Américains, que d’aucuns aujourd’hui ne manquent pas d’associer à l’esprit qui anime l’entreprise privée dans un marché exempt de contraintes réglementaires. D’autre part, « E Pluribus Unum » est un appel à l’unité de la communauté, tant un mal nécessaire dans un monde marqué par l’insécurité qu’un bien indispensable au plein épanouissement de l’individu. Les Américains y font moins souvent référence, mais le sens de la communauté, qu’elle soit nationale ou locale, fait tout autant partie de leur culture politique que l’individualisme. Il est aussi à la base du principe d’ordre qui justifie l’intervention de l’autorité gouvernementale dans le marché. Pour une large part, l’histoire politique des États-Unis est marquée par la tension entre ces deux faces d’une même médaille – ou d’une même pièce de monnaie – et la recherche d’un équilibre sain et soutenable entre les deux.
Le tout nouveau livre que propose E.J Dionne est un guide essentiel pour comprendre le paysage politique et idéologique américain en 2012. Selon Dionne, chroniqueur au Washington Post, chercheur à la Brookings Institution et professeur à Georgetown, l’équilibre entre individualisme et communauté est ce qui fait la force de la société américaine et on en trouve des évocations tant dans la pensée et l’œuvre des bâtisseurs du pays à diverses époques que dans la culture populaire. Par exemple, l’instinct de Thomas Jefferson était celui d’un individualiste, mais il valorisait les communautés locales, tout en redoutant la centralisation du pouvoir. Son opposant Alexander Hamilton prônait un État central fort et le renforcement de la solidarité nationale, mais il valorisait aussi l’entreprenariat privé. Leurs valeurs se retrouvent entremêlées dans les textes fondateurs et les institutions du pays. Comme le rappelle aussi Dionne, le cinéma et la littérature célèbrent tantôt l’individualisme, comme dans Rebel Without a Cause ou le roman Sur la route, de Jack Kerouac, tantôt l’esprit communautaire, comme dans It’s a Wonderful Life ou les romans de John Steinbeck. Il souligne aussi qu’à travers l’histoire politique du pays, ni le libéralisme (à l’américaine) ni le conservatisme n’ont eu l’exclusivité de l’individualisme ou du communautarisme. Chacune des deux idéologies dominantes aux États-Unis présente un mélange de ces deux traditions, exprimées différemment, bien sûr.
Dans son ouvrage, Dionne observe avec justesse que la radicalisation récente de la droite américaine, notamment celle qui est représentée par le Tea Party, se caractérise avant tout par un abandon quasi-total de la tradition communautariste qui a longtemps influencé ce courant de pensée et un individualisme radical qui glorifie une vision idéalisée de l’entreprise privée et prône une quasi-disparition des contrôles de l’État sur l’économie et, de façon plus ou moins subtile, la disparition des syndicats et de leur pouvoir de négociation collective, surtout dans le secteur public.
Cette transformation radicale du mouvement conservateur américain serait, d’après Dionne, ce qui rend le Parti républicain si différent si différent de ce qu’il a déjà été, même assez récemment. Après tout, même si George Bush s’était assez nettement réclamé de l’idéologie conservatrice à son entrée en politique, il a malgré tout pris soin de l’enrober d’un souci communautariste minimal, par exemple en se faisant le défenseur plus ou moins convaincant d’un « conservatisme de compassion ». Mais on ne retrouve plus vraiment la trace de la compassion dans le discours conservateur qu’a dû tenir Mitt Romney pour remporter l’investiture républicaine contre des candidats tous plus à droite que lui. Même si on soupçonne qu’il doit bien y avoir un fond de communautarisme dans l’esprit d’un homme qui a consacré une bonne partie de sa vie privée à servir ses coreligionnaires mormons, celui-ci se garde bien de le montrer, de peur de perdre les appuis de l’aile la plus extrême de son parti. On a vu à quel point le candidat Romney était soumis à la pression de ces courants anti-communautaristes lors des nombreux débats qui ont marqué la campagne à l’investiture. Selon moi, l’exemple le plus frappant de cet état d’esprit a été l’épisode où les candidats discutaient du sort à réserver à un citoyen non assuré qui serait victime d’une grave maladie. On a moins retenu les réponses des candidats que celle de la foule, qui disait en substance : laissez-le crever.
C’est donc cette radicalisation du Parti républicain qui rend le choix des électeurs si contrasté en 2012. L’enjeu le plus important du choix en 2012 ne tient pas seulement aux différences entre les politiques qui émaneraient d’une administration ou de l’autre. C’est un vrai choix de société qui se présente aux électeurs américains. Si Barack Obama obtient un deuxième mandat, il n’aura pas la vie facile et l’anti-communautarisme radical du mouvement conservateur ne disparaîtra pas du jour au lendemain, mais les républicains n’aiment pas perdre et la défaite pourrait à tout le moins forcer une réflexion de fond sur l’avenir des orientations du parti. De plus avec un autre quatre ans de présidence démocrate, la Cour suprême aurait une petite chance de prendre une direction plus modérée.
Si les électeurs américains choisissent un républicain à la Maison Blanche et lui donnent un Congrès majoritaire, en plus d’une prépondérance de gouvernements d’États républicains et d’une Cour suprême dont le penchant à droite ne pourra que se renforcer, tout serait en place pour opérer un changement majeur, sans parler des conséquences qu’un tel virage pourrait avoir sur nos propres débats de sociétés. Quelles sont les chances que ce scénario se concrétise ? À ce stade-ci, le sou noir n’est pas juste utile pour nous aider à comprendre le fond de la situation, c’est aussi le meilleur instrument pour prédire le résultat.





