CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  7 février 2011
Journal Forum

Le pouvoir de la rue

« Les soulèvements populaires au Moyen-Orient sont aussi importants que la chute du mur de Berlin et les évènements du 11 septembre 2001 », affirme sans détour Najib Lairini, chargé de cours au Département de science politique de l’Université de Montréal. Selon lui, la fin précipitée du règne du président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali et la crise égyptienne marqueront à jamais le monde arabe. Le politologue qualifie même ces bouleversements de « première révolution des réseaux sociaux ». « Ces gouvernements raisonnent encore comme s’ils étaient dans les années 80 et 90, explique-t-il. Ils sont aujourd’hui mis devant le fait accompli : ils ne dirigent plus une population rurale, mais bien un peuple formé en majorité par des jeunes ancrés dans la société du savoir, sachant utiliser Facebook et Twitter et, donc, qui ne peuvent être manipulés. C’est une révolution qui ne pourra être arrêtée, car le pouvoir des réseaux sociaux dépasse les frontières. »

Marie-Joëlle Zahar, professeure agrégée au Département de science politique, n’est pas tout à fait du même avis. « Les réseaux sociaux ont joué un rôle indéniable en permettant au peuple égyptien de suivre ce qui se passait en Tunisie et de trouver la confiance nécessaire pour descendre dans la rue. Ils ont nourri la flamme, mais l’étincelle provenait du mécontentement, du manque de dignité humaine et de la peur pour l’avenir. La preuve est qu’on peut voir parmi les manifestants des personnes démunies, qui n’ont pas accès aux réseaux sociaux. La classe moyenne connectée a donné l’élan au mouvement, mais pas son ampleur. »

L’historien d’origine égyptienne Samir Saul abonde dans son sens : « Les réseaux sociaux ont constitué une méthode de communication importante, mais nous assistons à une révolution essentiellement populaire. Elle rassemble hommes, femmes, enfants, travailleurs, chômeurs, étudiants, jeunes, vieux... » Selon lui, le peuple sera dorénavant un réel acteur sur la scène égyptienne.

Les défis de la transition égyptienne

Beaucoup s’accordent pour dire que la chute du président égyptien Hosni Moubarak est imminente. Sa promesse de ne pas solliciter un autre mandat ne serait que de la poudre aux yeux. « C’est trop peu, trop tard, commente Marie-Joëlle Zahar. Moubarak n’a jamais respecté ses promesses antérieures. Pourquoi le croire cette fois-ci ? Les sept mois qui nous séparent des prochaines élections sont suffisants pour jeter les bases d’une continuité du régime... »

Pour Najib Lairini, « c’est une manœuvre avortée pour fragiliser l’opposition, car il était déjà acquis qu’il ne se représenterait pas étant donné sa santé chancelante. » Il ajoute que les affrontements entre pro- et anti-Moubarak « représentent les dernières cartes du gouvernement pour renverser le mouvement populaire en marche. »

Samir Saul précise que le départ éventuel de Moubarak ne signifie pas pour autant la fin du régime. « Le président ne représente qu’une seule personne. La donne politique est compliquée et le changement prendra du temps. »

Malgré les embuches, les manifestants demeurent fermes dans leurs demandes, « ce qui laisse présager une continuité de la résistance, peu importe ce que nous réservent les prochains jours », dit M. Saul. Si le peuple parvient à ses fins, la transition qui s’ensuivra sera pour le moins incertaine. « Les défis seront multiples pour le gouvernement de transition : négocier avec la population, revitaliser les institutions, rétablir le pluralisme politique et organiser des élections légitimes », énumère M. Lairini.

Et qui dirigera ce gouvernement ? « C’est la grande question, répond Mme Zahar. Les Frères musulmans peuvent se prévaloir d’une certaine légitimité populaire, mais ils n’ont pas gagné tous les Égyptiens et n’ont pas bonne presse en Occident. Les Frères le savent. C’est pourquoi ils ont affirmé être prêts à appuyer Mohamed ElBaradei à titre de chef d’un gouvernement national. Par contre, celui-ci, même s’il jouit d’une solide réputation internationale, n’a pas les assises sociales pour gérer la rue égyptienne. »

De son côté, Samir Saul s’abstient de toute prédiction, préférant s’appuyer sur les leçons de l’histoire. « Le propre des révolutions, c’est qu’elles passent rapidement, explique-t-il. Il en résulte des réalités et des personnalités nouvelles qui seront portées par le courant. Prenez la Révolution française. Un an après les premiers soulèvements, de nouveaux dirigeants étaient à la tête du pays, alors qu’auparavant personne ne pouvait imaginer une personne autre que le roi pour occuper cette fonction. »

Marie-Joëlle Zahar considère que les négociations avec l’armée et son haut commandement constitueront le point névralgique de la transition. « Historiquement, les pourparlers se sont révélés très ardus dans tous les pays en transition où l’armée était très présente en politique. Les militaires ont exigé toutes sortes de garanties qui leur permettaient de s’en tirer à bon compte, notamment l’impunité. Plusieurs individus du haut commandement de l’armée égyptienne sont enracinés dans les différentes sphères du gouvernement et ont des intérêts économiques importants. Leur présence limite les possibilités de changement. S’ils ne cèdent pas les rênes, la transition ne sera que partielle. » À cet égard, la non-intervention des militaires lors des affrontements sanglants du 2 février inquiète Marie-Joëlle Zahar. « Cela pourrait être le premier signe annonciateur d’un rapprochement entre le commandement et les positions du régime », analyse-t-elle.

Basculement de l’ordre géopolitique

Après la Tunisie et l’Égypte, quel État sera emporté par la vague de mécontentement populaire ? « C’est sûr que cela aura un effet domino, croit M. Lairini. La pression est énorme sur la Jordanie et le Yémen. Selon moi, ce mouvement ne s’arrêtera pas au cadre arabe. Les gouvernements isolés, comme la Chine, doivent en tirer des leçons. »

Entretemps, les gouvernements occidentaux suivent les évènements avec une inquiétude grandissante, car pour eux l’Égypte est le baromètre du Moyen-Orient. « L’Occident a estimé pendant longtemps que ce pays serait le terrain éventuel d’une confrontation avec l’islam politique, explique Marie-Joëlle Zahar. Cette inquiétude est compréhensible, mais exagérée. »

En réalité, la crise égyptienne rend la peur de l’islamisme tout à fait caduque, estiment Samir Saul et Najib Lairini. Le mouvement actuel est le fait de jeunes laïques qui aspirent à des valeurs universelles, observent-ils. Cela déconstruit d’un coup le discours occidental qui justifie l’autoritarisme comme rempart à la montée de l’islamisme.

Cette soif de démocratie et de justice réjouit Marie-Joëlle Zahar. « En tant que spécialiste de la région, j’ai souvent été irritée par la manière dont les médias représentaient les Arabes. Ils en parlaient comme d’un peuple qui, à cause de sa religion, possède en lui la veine autoritaire. Ils ne reconnaissaient ni la colère de la population arabe ni le degré de complicité des gouvernements occidentaux avec des régimes haïs par leur peuple. Je peux enfin regarder dans les yeux les personnes ayant des explications culturalistes stéréotypées du monde arabe et leur dire que le monde arabe n’est pas immunisé contre la démocratie. Loin de là. »

Marie Lambert-Chan

Cet article a été mis sous presse le 4 février. D’autres faits ont pu survenir depuis.

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  • Marie-Joëlle ZaharMarie-Joëlle Zahar

    Marie-Joëlle Zahar est professeure au département de science politique de l’Université de Montréal, directrice scientifique du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP) et membre du Groupe de recherche sur la sécurité internationale (GERSI Université de Montréal et Université McGill).
  • Samir SaulSamir Saul

    Samir Saul est professeur agrégé au département d’histoire de l’Université de Montréal
  • Département d'histoire
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