L’Expansion :
Édition du mercredi 22 avril 2009
Lionel Jospin tire les leçons de la crise
Bérengère Guy
L’ancien premier ministre était de passage à l’Université de Montréal pour une conférence sur les premières leçons de la crise financière et économique. Compte-rendu.
Lionel Jospin était de passage lundi 20 avril à l’Université de Montréal pour prononcer une conférence sur les premières leçons de la crise financière et économique. Très au fait de certaines particularités québécoises, l’ex-premier ministre, a réussi à faire rire son auditoire en plaisantant avec son hôte, le directeur du centre du Cérium, Jean François Lisée. Les propos de "l’austère qui se marre" sur la crise étaient en revanche nettement moins fun. Compte rendu. Repartir du bon pied
La crise a entraîné une intervention massive des Banques centrales et des Etats qui a permis d’enrayer la panique. Est-ce fini pour autant se demande Lionel Jospin ? « Il faudrait pour cela être certain que le système soit assaini... ce qui n’est pas le cas ». Avec une chute du PIB global de près de trois points et une croissance mondiale en 2009 frôlant le zéro « nous connaissons la plus grave crise économique depuis les années Trente ». A la différence de sa grande devancière cependant, « la crise actuelle est endogène et intrinsèquement liée au mode de fonctionnement du système lui-même. Sortir de cette crise et éviter son renouvellement suppose de modifier celui-ci profondément ». Un G20 « décevant »
« Désormais, il faut entreprendre une démarche d’assainissement, de régulation puis de réforme du système monétaire et financier mondial dans son ensemble. » Ce mouvement est-il engagé s’interroge l’ex-Premier Ministre ? « La réponse à cette question dépend, en partie, de l’appréciation que l’on porte sur les conclusions du deuxième sommet économique tenu à Londres le 2 avril dernier. Ma première impression ne concorde pas avec l’enthousiasme officiel ». Paradis fiscaux, fonds spéculatifs, supervision et contrôle du système financier : « les pas en avant accomplis par la réunion de Londres en matière de régulation sont, à mon sens, très insuffisants ». Des impasses « dangereuses »
Aucune attention ne semble avoir été portée à l’écart qui s’est instauré entre la sphère financière et l’économie réelle. « Ne pas pointer ce déséquilibre et ce qui l’alimente : la spéculation, c’est d’une certaine façon s’y résigner, alors qu’il nous menace. ». Le G20aurait également esquivé la question de l’instabilité monétaire. Or, « Non seulement celle-ci est une des sources de la crise financière, mais il n’est guère logique de mener campagne contre les risques du protectionnisme et de ne pas se prémunir contre les manipulations des taux de change et les dévaluations compétitives ». Enfin, face au sentiment d’injustice général, la leçon du partage de la valeur ajoutée entre salaires et profits n’a selon lui, guère été tirée jusqu’ici. « Un mode de fonctionnement économique différent, mieux contrôlé et débouchant sur une meilleure répartition des revenus devra émerger si l’on veut parvenir à un nouvel équilibre économique ». L’occasion d’une réflexion en profondeur
Générer de nouvelles règles de contrôle dans l’ensemble des activités économiques sont les premières réformes à accomplir. « Car il serait insupportable qu’on ait mobilisé autant d’argent pour porter secours à un secteur, celui de la finance, qui a engendré tant de désordre, pour qu’après coup, tout reprenne comme avant, avec la même avidité, la même irresponsabilité, la même impunité. »
Le Figaro :
Édition du mercredi 22 avril 2009
Le nouveau discours du 21 avril de Lionel Jospin
Ludovic Hirtzmann, à Montréal
Pour l’ancien premier ministre, Nicolas Sarkozy offre « un autre visage de la présidence ».
Sept ans jour pour jour après sa défaite au premier tour de l’élection présidentielle de 2002, Lionel Jospin a prononcé à Montréal une conférence sur « L’avenir de la gauche mondiale après la crise financière ». Devant un amphithéâtre bondé d’étudiants français et québécois de l’Université de Montréal, l’ancien premier ministre socialiste s’est lancé dans une charge en règle contre le capitalisme, fustigeant « les rémunérations excessives, l’appât du gain, la passivité des banques centrales ». À propos de la crise, il a déclaré : « En 1998, mon gouvernement avait alerté sur les risques encourus et fait des propositions de réformes ». Les dirigeants mondiaux n’ont pas retenu les conseils de Lionel Jospin. Dès lors, celui-ci estime que « les dogmes libéraux ont volé en éclats ».
Sans citer Nicolas Sarkozy, le conférencier a fait part de son scepticisme face aux mesures prises à l’issue du G20 de Londres : « J’ai regretté que le représentant de notre pays au sommet de Londres n’ait pas donné un écho positif à l’idée chinoise (d’une monnaie mondiale) ». Si Lionel Jospin a rendu compte des causes de la crise financière mondiale, il n’a évoqué l’avenir de la gauche qu’en filigrane lors de réponses à des questions de l’assistance. Répondant à la question d’un étudiant, le candidat du PS à la présidentielle s’est montré sceptique face aux positions altermondialistes.
À la sortie de la conférence, un groupe d’étudiants français a déploré : « Il n’a rien dit. C’était vraiment scolaire ». Une étudiante québécoise, qui avouait peu connaître Lionel Jospin, a confié que la dynamique de gauche est différente au Québec. « Certains indépendantistes sont de gauche et des fédéralistes aussi. Et puis la gauche est plus nuancée qu’en France », a jugé la jeune femme.
« Faire attention aux “off ” »
Comme c’est toujours le cas lorsque des hommes politiques de l’hexagone viennent à Montréal, les journalistes de la Belle province ont questionné Lionel Jospin sur l’épineuse question de l’indépendance du Québec. En février dernier, les propos de Nicolas Sarkozy en faveur de l’unité canadienne avaient soulevé l’ire des indépendantistes, mais aussi la colère des autres Québécois. Prudent, Lionel Jospin a estimé que « c’est aux Québécois de décider de leur avenir ». Il a, tout de même, sur les ondes de Radio-Canada, distillé quelques piques à l’endroit du chef de l’État. « C’est un autre visage de la présidence », avant d’ajouter à propos des déclarations prêtées à Nicolas Sarkozy sur ses homologues étrangers : « Un président doit être attentif à ce qu’il dit… J’ai tendance à penser… que ce qui a été rapporté par le journal Libération est exact. Il y avait trop de convives présents. Il faut faire très attention même aux “off ”, peut-être surtout aux “off ” ».
Face à l’animatrice de Radio-Canada Christiane Charette, qui lui donnait du « premier ministre du parti socialiste » et confondait sa femme et sa sœur, le « retraité » Jospin, comme s’est présenté l’ancien dirigeant socialiste, est resté professoral. « J’essaie de rester vivant intellectuellement… Je n’ai pas essayé d’avoir un mandat au Sénat ». Une phrase qu’un autre ancien premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, attendu mercredi au Canada, appréciera.
Slate.fr
Édition du mercredi 22 avril
21 avril : les leçons de Jospin
de Gary Drechou
Un septennat presque jour pour jour après le séisme politique du 21 avril 2002, Lionel Jospin donnait lundi à l’Université de Montréal (auditorium Jean LESAGE, s’il vous plaît) une conférence sur les « premières leçons » de son échec… À moins que je ne fasse erreur ?
Même chez nous-autres Québécois, qui avons habituellement le don pour délier les langues de bois, Jospin n’est pas revenu sur sa campagne désastreuse de 2002. Sujet tabou ? En retraite forcée à l’île de Ré, le Monsieur préfère manifestement mouliner Ségolène Royal, qui a pourtant fait un tabac à Montréal (55 pour cent des voix au deuxième tour de l’élection présidentielle, et plus d’un millier de personnes venues l’écouter dans la même salle lors de son passage le 19 septembre 2007), ou pédaler carré sur la crise financière et économique actuelle. Qu’à cela ne tienne : courrons avec lui à l’économie !
LEÇON 1 : Oubliez Michelin – « l’État ne peut pas tout », mais il peut beaucoup. Pour l’ancien premier ministre socialiste (qui a privatisé à qui mieux mieux entre 1997 et 2002), la crise a fait « voler en éclats » les dogmes libéraux et rendu « incontournable » la « réhabilitation de l’État », seule autorité légitime en mesure de renflouer la machine. « Ce qu’on nous a assené sur l’impérieuse nécessité de la dérégulation financière, de la dérégulation économique et de l’abdication des États, sur les vertus de la financiarisation et sur la fatalité de l’inégalité des revenus s’est révélé mensonger et, qui plus est, dangereux ». Aujourd’hui, constate-t-il, « les mêmes acteurs ou experts économiques qui les sommaient encore, quelques mois auparavant, de ne pas intervenir dans la vie économique se sont mis à réclamer aux États leur secours »… C’est le temps des cerises ! Du Jospin béni.
LEÇON 2 : La crise actuelle n’est pas seulement conjoncturelle (un « spasme » ou un « brusque accès de fièvre »), mais également structurelle (la manifestation d’un « état chronique », « l’expression d’un marasme durable »). Afin de répondre à la fois à l’exigence de la croissance et à son risque, notamment pour la planète, nous devons impérativement revoir nos modèles de développement. Et Jospin de lancer, en écho à son fameux « oui à l’économie, mais non à la société de marché », un nouveau mantra : « une économie ambitieuse dans ses fins, mais mesurée dans ses moyens » (comme quoi, à 71 ans, on peut y arriver sans Séguéla).
LEÇON 3 : L’économie doit rétablir son emprise sur la finance (souffrant d’hypertrophie), et l’homme affirmer sa maîtrise sur l’économie. « La création, la recherche, le savoir, la production, la solidarité doivent être placés au premier rang des valeurs et des hiérarchies sociales dans les sociétés humaines. » Voilà pour le cours magistral, plié en quarante minutes.
Au menu des « petites phrases » (il fallait bien quelques miettes pour les médias français), Lionel Jospin a déclaré « vivement regretter » la décision de Nicolas Sarkozy de faire revenir la France dans le commandement intégré de l’Alliance atlantique, et le fait que le président n’ait pas donné, durant le sommet du G20 à Londres, un écho positif à l’idée chinoise de remplacer le dollar américain par une nouvelle monnaie de réserve internationale. « En quelques jours ont ainsi été abandonnés deux approches françaises traditionnelles, issues du gaullisme et partagées par les socialistes, qui chez nous faisaient consensus et correspondaient à une certaine idée de la France. » En outre, alors que la plupart des observateurs ont salué le rôle renforcé du Fonds monétaire international au sortir du sommet londonien, Lionel Jospin a tenu, une fois de plus, à se démarquer du peloton. À ses yeux, l’institution dirigée par son « ami » (et ex-ministre de l’Économie, des Finances et de l’Industrie) Dominique Strauss-Kahn a peut-être été confortée dans son rôle de « pompier », mais nullement dans celui, autrement plus important, d’« architecte et régulateur » du système (puisque « le G20 a choisi de confier la mission de superviser l’ensemble, non pas directement au FMI, mais à un Conseil de Stabilisation financière »)… L’intéressé appréciera.
« Vieilli, usé, fatigué » ? Somme toute, les quelque 700 étudiants, chercheurs et enseignants présents auront appris que Lionel Jospin peut être un malin (même Nicolas Sarkozy reconnaît que le bonhomme est « très intelligent ») qui se marre. Maniant agilement la répartie, visiblement détendu, Lionel a fendillé l’armure en fin de discours. Laissez-le nous quelques mois en villégiature, et je vous promets qu’on vous le renvoie mûr pour un deuxième tour ! Notre ancien premier ministre Lucien Bouchard, chargé de présenter son « cousin » à l’auditoire, ne s’y est d’ailleurs pas trompé, en mettant l’accent sur sa « convivialité » : il a notamment raconté un repas « magique » à Matignon, ou ce moment de grâce lorsque les deux hommes se sont retrouvés coincés en tête à tête dans un ascenseur… Oui, foi de Lucien Bouchard : avec Lionel Jospin, nonobstant ses non-victoires, on peut refaire le monde en se fendant la poire.
P.S. : ce qui n’a pas empêché le « volontiers taquin » directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CÉRIUM), Jean-François Lisée, de lui offrir, « pour son palais », une bouteille de cidre de glace…

