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  17 novembre 2004
La Presse

Le monde selon Condi Rice

Condoleezza Rice vient de recevoir un beau cadeau au lendemain de son cinquantième anniversaire de naissance. Cette intellectuelle noire, issue des classes moyennes de Birmingham, en Alabama, spécialiste de la Russie, réalise sa suprême ambition : diriger la diplomatie américaine. Sa nomination va-t-elle pour autant changer la politique étrangère des États-Unis ? Rien n’est moins certain.

Celle que tous dans le monde de la diplomatie, à Washington comme sur toute la planète, appellent Condi a profondément changé depuis une quinzaine d’années. En 1989-1990, lorsqu’elle travaillait pour Bush père à titre de conseillère sur les affaires soviétiques au Conseil national de sécurité, Rice défendait des positions géopolitiques très classiques. L’époque avait beau être exceptionnelle- l’empire soviétique s’était effondré, la communauté internationale venait de redonner à l’ONU un rôle vital dans la première guerre du Golfe- Rice n’était guère impressionnée. Cette universitaire a été formée à l’école réaliste à la Kissinger où la défense des intérêts américains prime toute autre considération. Certes, l’Union soviétique était morte, mais les grandes puissances, et la nouvelle Russie en était toujours une, restaient une réalité du système international et la politique étrangère se bâtissait autour d’elles. Il n’y avait pas de place ici pour les sentiments, encore moins pour les projets de réformes du monde.

Le choc du 11 septembre

Pendant la présidence démocrate, Condoleezza Rice ne modifie pas sa lecture des grandes évolutions internationales. Au contraire, elle en rajoute. Recrutée en 1999 par George W. Bush pour étoffer son équipe de conseillers en politique étrangère, Rice revient à la charge et démolit les positions plutôt idéalistes de Bill Clinton. Elle s’oppose à la Cour pénale internationale et ridiculise les engagements américains en faveur du maintien de la paix en Bosnie. " On n’a pas besoin d’envoyer la 87e aéroportée pour accompagner des enfants à l’école ", lancera-t-elle avec mépris.

Elle se moque ouvertement des efforts de l’administration démocrate pour détendre les liens avec la Russie et préconise de relancer la politique de " quarantaine et d’endiguement " des années de guerre froide envers le pouvoir en place à Moscou. Selon elle, la Russie demeure la seule puissance en position de remettre en cause le leadership américain qui s’affirme alors. Nommée conseillère à la sécurité nationale en janvier 2001 après la victoire de Bush, elle va défendre ses idées jusqu’à la veille du 11 septembre alors qu’elle prépare un briefing pour le président sur les grands enjeux géopolitiques, en oubliant totalement la question du terrorisme.

Les attentats contre New York et Washington bouleversent la vision du monde des membres de l’administration. Déjà, ceux qu’on appelle les moralistes, le président en tête, désirent depuis leur arrivée au pouvoir en découdre avec le " Mal ". Ils sont freinés par Colin Powell en particulier. Cette fois, le prétexte est tout trouvé pour passer aux actes. En ce jour fatidique, Rice avouera avoir été convertie aux vertus du moralisme en politique étrangère et à la vision de son patron qui consistera à profiter du drame pour transformer le monde. Elle est devenue la plus fidèle croyante de la secte Bush.

Punir la France, pardonner à la Russie

Rice va s’atteler à la tâche et donnera corps à la nouvelle doctrine présidentielle. Celle-ci s’articule autour de trois postulats. Premièrement, puisque le monde est dangereux et que le territoire américain n’est plus invulnérable, les États-Unis doivent être prêts à frapper, d’où la nécessité d’adopter une politique de guerres préventives. Deuxièmement, la meilleure façon de rendre le monde plus sûr est d’y semer la "liberté et la démocratie" et de combattre la prolifération des armes de destruction massive, à coups de bombes si nécessaire. Troisièmement, les règles internationales établies depuis un demi-siècle sont un obstacle à la défense des intérêts américains et à la mise en oeuvre du grand projet de remodelage démocratique. Il est donc impératif pour les États-Unis de s’en détacher. Et si, d’aventure, ceux dans le camp des démocraties qui oseraient s’opposer aux certitudes américaines seront traités en ennemis. En mars 2003, au plus fort de l’affrontement diplomatique sur l’Irak entre le camp de la guerre et celui de la paix, Rice résume sans sourciller la réaction des États-Unis envers ses opposants en une formule aussi lapidaire que désinvolte : Washington allait "punir la France, ignorer l’Allemagne et pardonner à la Russie".

Condoleezza Rice n’a pas l’intention de changer d’un iota la direction de la politique étrangère américaine au cours des quatre prochaines années. Son association avec George W. Bush lui interdit même d’y penser. Pour ce nouveau "couple présidentiel", la poursuite de la guerre au terrorisme et la promotion de la démocratie nécessitent des convictions morales inébranlables et une vision en noir et blanc de l’avenir de la planète où le gris n’a pas sa place.

Mais, au fait, à un moment où le pouvoir à Moscou est de plus en plus autoritaire, à un moment où, jour après jour, les démocraties quittent une à une la coalition installée en Irak et laissent les États-Unis seuls avec des régimes autoritaires, sinon des dictatures, était-il bien sage de la part de l’" expérimentée " Condoleezza Rice de vouloir " punir les démocraties et pardonner aux dictatures " ? Les prochains mois diront si Mme Rice était le choix le plus avisé, non pour le président, mais pour les intérêts des États-Unis.

  • Jocelyn CoulonJocelyn Coulon

    Jocelyn Coulon est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP), affilié au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (Cérium). Il dirige depuis ses débuts le Guide du maintien de la paix publié annuellement chez Athéna Éditions
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