« La population canadienne s’oppose largement à la participation du Canada aux conflits armés », signale M. Coulon.
« Les Forces canadiennes contribuent au maintien de la paix et de la sécurité à l’échelle internationale en exécutant des opérations partout au monde », peut-on lire sur le site de la Défense nationale. Avec 2800 soldats qui combattent en Afghanistan, peut-on encore parler de « maintien de la paix » ? « Il serait plus exact de dire “imposition de la paix”. C’est une lutte anti-insurrectionnelle. C’est en tout cas de cette façon que le Canada justifie sa présence là-bas », signale Jocelyn Coulon, directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP).
Spécialiste des questions militaires, ancien directeur de l’information internationale au Devoir, le chercheur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal ne remet pas en question la présence du Canada à Kandahar. Après les attaques du 11 septembre 2001 à New York et Washington, le pays se devait de se joindre à la coalition militaire qui s’est lancée aux trousses des instigateurs des attentats. De plus, l’adhésion du Canada à l’OTAN et à d’autres accords internationaux l’astreint à certaines obligations.
Une décennie plus tard, c’est une autre histoire. « Les troupes canadiennes se retireront du territoire l’an prochain et c’est une bonne occasion de relancer la vocation première du pays en matière de relations internationales : le maintien de la paix. Il faut réintégrer l’ONU », indique-t-il.
Désaffection
L’effectif des Casques bleus, chargés du maintien de la paix dans le monde sous l’égide des Nations unies, n’a jamais été aussi bas. Sur les 32 000 soldats américains actuellement déployés dans des missions de paix, seulement 82 sont des Casques bleus. La proportion est semblable pour la Grande-Bretagne (263 sur 9500), l’Allemagne (512 sur 7000) et le Canada (179 sur 3000). De tous les pays participant aux missions de paix, seule l’Espagne a plus de soldats engagés dans les troupes internationales de l’ONU tandis que l’Italie en compte autant. C’est ce que nous apprend une étude du ROP.
La désaffection internationale pour le bras armé de l’ONU, et l’indifférence généralisée qui l’accompagne, viendrait d’une méconnaissance des faits, soutient Jocelyn Coulon dans une étude sur cette question déposée à l’Institut canadien de la défense et des affaires étrangères. Dans le document intitulé « Qu’est-il advenu du maintien de la paix ? L’avenir d’une tradition », rédigé en collaboration avec Michel Liégeois, de l’Université catholique de Louvain, l’auteur rappelle que l’ONU a organisé 38 opérations de paix entre 1989 et l’an 2000, sans compter les 20 autres relevant de diverses organisations (OTAN, CEDEAO, etc.). Des échecs spectaculaires se sont produits dans... quatre pays : la Somalie, la Bosnie, l’Angola et le Rwanda.
Sans nier l’ampleur des désastres – les Casques bleus ont parfois tenu le rôle de spectateurs, comme l’a révélé le général Roméo Dallaire après sa mission au Rwanda –, les auteurs prétendent qu’il ne faut pas y voir un bilan de l’ensemble des initiatives. « Si le maintien de la paix est devenu si populaire comme outil politique [...] c’est qu’il produit des résultats positifs mesurables et quantifiables », écrivent-ils. Les chercheurs peuvent analyser plus de 20 ans d’interventions concernant environ 80 opérations.
Or, selon une étude de la Rand Corporation portant sur huit missions de l’ONU, sept ont été couronnées de succès. Cette réussite n’est pas le fruit de la seule intervention des Casques bleus – ont pu y contribuer la fin du colonialisme, la fin de la guerre froide, la multiplication des démocraties –, mais ces troupes ont exercé une influence déterminante. Grâce à ces missions, auxquelles le Canada a pris part, « des dizaines de millions de personnes vivent désormais en paix ».
Virginia Page Fortna, spécialiste des guerres civiles, pose une question fondamentale dans son dernier livre : les missions de paix donnent-elles quelque chose ? Sa réponse, au terme d’une étude fouillée relative à trois conflits (Sierra Leone, Mozambique et Bangladesh), est affirmative. Les gardiens de la paix découragent de nouvelles agressions, préviennent l’escalade de la violence, limitent les accidents, réduisent l’incertitude et la peur et ferment la porte aux abus politiques ; leur présence engendre des retombées positives : création d’emplois, investissements. Lorsque les gardiens de la paix sont sur place, les risques de guerre diminuent « de 87 à 100 %».
Le Canada guerroie
Le pays de Lester B Pearson, lauréat du prix Nobel de la paix en 1957, passe depuis toujours pour un grand défenseur du pacifisme dans le monde. Jocelyn Coulon tient à nuancer cette perception. « Depuis 1945, le Canada a participé activement à plusieurs conflits militaires : guerre de Corée, guerre du Golfe, Kosovo, Afghanistan. On n’a refusé que deux fois de suivre nos alliés naturels : au Vietnam et en Irak. »
Autour du Parlement d’Ottawa, il y aurait actuellement des pressions pour prendre le chemin de la guerre. Jocelyn Coulon espère que le premier ministre n’y cèdera pas. « La population canadienne s’oppose largement à la participation de l’armée canadienne aux conflits armés. On pense que cette opposition vient principalement du Québec. En réalité, à part l’Alberta, c’est tout le pays qui est majoritairement pacifiste. »
Il est dans « l’intérêt national » du Canada de se réengager dans les opérations de paix, concluent les auteurs. Des volets importants de notre politique étrangère seront ainsi abordés de la meilleure façon possible. Le Canada pourra renforcer la démocratie et le respect des droits de la personne dans le monde et être partie prenante du développement social et économique d’une partie de l’humanité.
Mathieu-Robert Sauvé

Jocelyn 
