Une réalité incontournable (Partie I)
Le gouvernement américain mène des recherches sur les systèmes de défense contre les missiles balistiques depuis 1955. Près de 50 ans et des centaines de millions de dollars plus tard, les dernières touches sont actuellement apportées à un système de défense antimissile limité.
Malgré plusieurs doutes soulevés par les experts au sujet de son efficacité, ce système, composé de dix intercepteurs basés au sol (six en Alaska et quatre en Californie) et de plusieurs systèmes radar, devrait être complété durant l’automne 2004. Son rôle est de localiser, suivre et finalement détruire les missiles ennemis durant leur phase de vol extra-atmosphérique aussi appelée phase à mi-parcours.
Pour réussir ce tour de force, un missile est utilisé pour propulser un intercepteur et le placer sur la trajectoire du missile ennemi dans le but de provoquer une collision. Ce type d’interception est appelé destruction par impact direct. Le système actuellement en place permet théoriquement d’intercepter des missiles jusqu’à une altitude de 1000 km à des vitesses pouvant atteindre 20 000 km/h. Les tests qui ont été menés jusqu’à présent n’ont pas réussi à prouver hors de tout doute l’efficacité du bouclier antimissile. Selon une étude du General Accounting Office, les tests ont de graves lacunes tant au niveau du réalisme qu’au niveau de l’efficacité. Malgré cela, l’administration Bush prévoit consacrer plus de 10 milliards de dollars au projet en 2005.
Nouvelle stratégie
Officiellement, le bouclier antimissile est destiné à protéger le territoire américain d’une attaque provenant d’un État voyou ou d’un missile lancé accidentellement. Notons d’abord que, malgré les craintes de certains spécialistes, jamais dans l’histoire un missile nucléaire n’a été lancé de façon accidentelle. Pour ce qui est des États voyous identifiés par Washington, seuls l’Iran et la Corée du Nord semblent être en voie de se munir d’armes nucléaires et de missiles balistiques à moyenne portée. Il est cependant prématuré d’affirmer que ces deux pays possèdent la capacité de lancer un missile intercontinental pouvant atteindre l’Amérique du Nord. Les seuls pays actuellement en mesure de lancer une attaque nucléaire sur les États-Unis sont la Russie et la Chine.
Alors quelles sont les motivations américaines derrière le bouclier antimissile ? Il faut comprendre que la défense contre les missiles balistiques n’est pas une fin en soi. Elle est un des éléments de la nouvelle stratégie américaine en réponse aux nouvelles menaces internationales. En 2002, l’administration Bush a procédé à une révision du dispositif nucléaire américain. La nouvelle stratégie visait principalement à s’éloigner de la dissuasion nucléaire classique tout en augmentant la capacité à dissuader des attaques non conventionnelles et à contrer la prolifération des armes de destruction massive. Pour ce faire, les États-Unis prévoient, entre autres, augmenter leurs capacités défensives de façon à ne pas dépendre entièrement de la dissuasion nucléaire offensive. Le bouclier antimissile s’inscrit dans cette nouvelle vision en permettant aux dirigeants américains d’orienter leur stratégie vers des moyens de dissuasion plus conventionnels.
Les menaces du bouclier
Les réactions au projet antimissile américain sont nombreuses. Plusieurs soulignent que le déploiement d’un bouclier antimissile est en contradiction avec les efforts internationaux pour le contrôle des armements et la non-prolifération des armes de destruction massive.
En 2001, les États-Unis se sont retirés du traité ABM en évoquant la désuétude du traité face aux nouvelles réalités géopolitiques. Plusieurs autres accords bilatéraux sont fondés sur la confiance bâtie par ce traité. Les dirigeants russes se sont d’ailleurs empressés de souligner l’effet négatif du retrait des États-Unis du traité ABM.
La Chine, de son coté, émet des doutes quant aux motifs réels derrière le projet américain. Le gouvernement chinois déplore aussi la mort du traité ABM et craint une nouvelle course aux armements. La perspective de la mise en place d’un bouclier antimissile limité au dessus de Taiwan reste aussi un sujet sensible. Une perte d’efficacité de l’arsenal nucléaire chinois pourrait être perçue comme une diminution potentielle de l’influence internationale chinoise. Malgré l’assurance d’une coopération technique importante faite par l’administration Bush, plusieurs s’interrogent sur les raisons qui poussent Washington à mettre en péril ses relations avec Pékin.
La prise de mesures unilatérales affecte négativement le régime international de non-prolifération des armes de destruction massive, de deux façons. D’abord l’action américaine peut justifier une plus grande prolifération chez les autres pays. Ensuite, un bouclier antimissile peut créer un faux sentiment de sécurité aux États-Unis même, ce qui réduirait l’engouement de Washington pour le contrôle des armements.
Les élections américaines
Les systèmes de défense antimissiles ont longtemps fait l’objet de débats aux États-Unis. Cependant, depuis le lancement par l’administration Reagan de l’Initiative de Défense Stratégique, aussi surnommé le projet Star Wars, la question n’est plus de savoir si oui ou non un système antimissile sera déployé, mais plutôt quelle forme prendra-t-il ? Les dirigeants politiques américains semblent tous être en accord avec les bienfaits d’un système de défense antimissile. Le besoin qui justifie l’investissement de ressources dans ce projet est la protection du peuple américain contre les armes de destruction massive. Durant les années 1980, cette menace était représentée par l’Union Soviétique. Actuellement, surtout depuis les attentats du 11 septembre 2001, la menace est représentée par les États voyous et les groupes terroristes.
Le débat est principalement orienté vers les ressources allouées au développement du système et à la forme de sa version finale. L’actuelle campagne présidentielle opposant George W. Bush et John F. Kerry ne fait pas exception à la règle. Le système antimissile actuellement en place est le résultat des actions posées par l’administration Bush. Neuf milliards de dollars ont été dépensés par le gouvernement américain pour le bouclier antimissile en 2004. Près de dix milliards sont prévus pour 2005. John Kerry est également en faveur du déploiement d’un bouclier antimissile, mais seulement au moment où un tel système sera au point. Kerry propose de couper d’un tiers les sommes destinées au financement du bouclier antimissile et d’utiliser cet argent pour augmenter de 40 000 le nombre de soldats actifs.
D’un côté comme de l’autre, la protection des États-Unis est considérée comme un enjeu majeur. Les candidats doivent absolument démontrer qu’ils sont prêts à faire le nécessaire pour protéger les citoyens. Malgré son inefficacité actuelle, le bouclier antimissile représente un symbole important et véhicule un message de protection.
Les plus cyniques diront que le déploiement de la première phase du bouclier antimissile juste avant les élections présidentielles tombe curieusement à point pour George Bush. John Kerry ne parle que très rarement du bouclier antimissile, une seule phrase y fait référence dans la plate-forme électorale disponible sur son site Web officiel. Durant sa carrière de sénateur, Kerry a toujours été un important porte-parole des mouvements antinucléaires et un détracteur des projets de bouclier antimissile. Il ne peut cependant pas se permettre d’être officiellement opposé à un projet qui vise la protection des citoyens américains contre les armes de destruction massive, et qui est en plus déjà au stade du déploiement.
Le résultat de l’élection présidentielle du 2 novembre 2004 aura un impact important sur l’avenir du bouclier antimissile américain. L’existence d’un tel système de défense semble être assurée, mais quand ? et comment ? sont des questions qui peuvent toujours recevoir de nouvelles réponses.
Oui, mais...(Partie II)
La participation du Canada au bouclier antimissile américain fait actuellement l’objet d’un important débat. Depuis quelques semaines, plusieurs experts se sont prononcés sur la question, adoptant souvent une position défavorable au projet. Toutefois, plusieurs de leurs arguments portent plus sur la pertinence de mettre en place ce système défensif que sur la participation canadienne proprement dite. Il est important de comprendre que l’existence du bouclier ne dépend pas de la participation du Canada. Le projet américain fait maintenant partie de la réalité. Il ira de l’avant que le Canada soit d’accord ou non. Dans ce contexte, que doit faire le Canada pour s’assurer que ses propres objectifs en matière de défense soient respectés ?
Le débat canadien
Les principaux arguments motivant l’opposition à la participation canadienne reposent sur des considérations de sécurité internationale : plusieurs craignent que ce projet ne déclenche une nouvelle course aux armements, qu’il nuise au régime international de non-prolifération des armes de destruction massive, qu’il pousse la Chine et la Russie à moderniser leurs arsenaux nucléaires pour se donner la capacité de déjouer le bouclier et qu’il incite la Corée du Nord et l’Iran à se doter d’armes capables de faire de même. Toutes ces questions sont pertinentes.
Cependant, les débats actuellement soulevés par ces enjeux ne concernent pas directement le Canada. Le déploiement du bouclier antimissile est déjà entamé et, à court terme si George Bush est réélu, à plus long terme si c’est John Kerry, le gouvernement américain ne semble pas en voie d’y renoncer. Que l’on soit d’accord ou non avec la démarche américaine, il semble de plus en plus difficile de convaincre les dirigeants américains de faire marche arrière, surtout depuis les événements tragiques du 11 septembre 2001.
Les enjeux pertinents au débat canadien sont plutôt la sécurité du territoire, la souveraineté et la position internationale du Canada. Dans le contexte actuel, Ottawa doit agir de façon à respecter ses priorités et à atteindre ses objectifs. Quels sont-ils ?
Les objectifs canadiens
Depuis la création de la Commission permanente mixte canado-américaine de défense en 1940, le Canada et les États-Unis sont unis par un ensemble d’institutions qui ont pour but de défendre l’Amérique du Nord. Actuellement, le gouvernement du Canada estime que la prolifération des armes de destruction massive est une des plus importantes menaces pesant sur son territoire. Pour y faire face, il préconise une approche en trois volets : la diplomatie, la promotion des mécanismes multilatéraux de contrôle des armements et le déploiement de mesures défensives.
La préservation de la souveraineté est un autre objectif important. Le Canada doit entretenir des relations étroites avec les États-Unis dans le but de s’assurer que ses intérêts sont toujours pris en compte au moment de l’élaboration des politiques et de la prise de décision. Pour y arriver, l’asymétrie de la puissance économique et militaire entre les deux pays est atténuée par des accords et des traités qui imposent un cadre régulateur bilatéral permettant de préserver la souveraineté canadienne. Ce système ne donne évidemment pas de droit de veto au Canada, mais son absence ou son affaiblissement renforcerait le pouvoir des États-Unis dans la prise de décisions de défense qui concerne le Canada. En retour, celui-ci doit honorer ses engagements en matière de défense au niveau d’organisations comme le Commandement conjoint de défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD).
L’acceptation d’une modification du rôle du NORAD en août dernier démontre la volonté canadienne de respecter ses engagements internationaux et de conserver sa capacité d’action au sein de cette organisation. En effet, sans cette modification, les États-Unis auraient été contraints de mettre en place un nouveau système de surveillance radar, marginalisant ainsi le NORAD et, par voie de conséquence, le poids politique du Canada. Quoiqu’il en soit, la mise en place de systèmes défensifs ne va pas à l’encontre de la politique de défense canadienne.
La plupart des objectifs canadiens en matière de défense sont compatibles avec une participation au bouclier antimissile. Cependant, d’autres objectifs canadiens ne sont pas aussi convergents ou risquent de devenir contradictoires avec l’évolution future du bouclier. Ainsi, le Canada a toujours privilégié l’avenue des accords multilatéraux pour assurer la sécurité internationale et il a toujours été farouchement opposé à l’arsenalisation de l’espace. Ottawa doit avoir ces objectifs en tête lorsqu’il s’agira de négocier son appui au bouclier.
Un rôle actif pour le Canada
Les principales raisons qui justifient une participation du Canada au bouclier antimissile sont directement liées au respect des objectifs canadiens en matière de défense. Premièrement, la prise en charge totale par les États-Unis de la défense de l’Amérique du Nord affecterait négativement la souveraineté du Canada en matière de défense. Autrement dit, le pays serait à la merci des décisions américaines, et ce, sans même avoir la possibilité d’exprimer ses points de vue. Deuxièmement, le Canada, devant l’existence du bouclier antimissile, se doit de jouer un rôle aussi bien technique que stratégique. Il est beaucoup plus facile pour le Canada de faire valoir ses opinions si des mécanismes officiels sont en place. Troisièmement, il est important pour le Canada de préserver une importante collaboration en matière de défense avec les États-Unis dans le but d’assurer la sécurité du territoire nord-américain.
Pour ces raisons, le Canada devrait accepter de participer au projet de bouclier antimissile américain, mais pas à n’importe quel prix. Certaines limites doivent être fixées pour s’assurer que tous les objectifs canadiens soient respectés.
Tout d’abord, le Canada doit s’assurer que le projet ne mènera pas à l’arsenalisation de l’espace. Ensuite, le gouvernement canadien doit obtenir l’assurance d’être constamment informé des projets américains dans le domaine et il doit être convenu que toute tentative de modification du bouclier sera préalablement discutée. Les détails précis de la participation canadienne se doivent d’être clairement établis de façon à permettre au Canada de prendre une décision éclairée. Une participation impliquant de lourds engagements économiques n’est pas souhaitable. Finalement, le gouvernement canadien devrait peut-être envisager un mécanisme de retrait de ce projet de bouclier antimissile dans l’hypothèse où il prendrait une direction dangereuse ou inacceptable.
Une participation canadienne au bouclier antimissile ne signifie pas nécessairement que le Canada partage la vision américaine du monde. Il s’agit plutôt de jouer un rôle actif, voire modérateur, dans un projet qui, d’une façon ou d’une autre, se réalisera. Le Canada pourrait se fermer complètement à l’idée et continuer de dénoncer l’unilatéralisme américain face aux nouvelles menaces internationales. Ce comportement ne ferait que conforter les Américains dans leur position. En s’associant politiquement au projet, le Canada pourra au contraire s’assurer que les intérêts canadiens et internationaux sont respectés par ses alliés américains et ce, tout au long de la mise au point du bouclier antimissile.
Nous publions ici le deuxième de deux textes sur le projet de bouclier antimissile que les auteurs nous ont fait parvenir.

Michel
Raymond 