Le procès de Kang Guek Eav, alias « Douch », s’ouvrira le 17 février à Phnom Penh, capitale du Cambodge. Ancien responsable d’un centre de torture, « Douch » est accusé du meurtre de plus de 12 000 personnes survenu au cours du génocide orchestré par Pol Pot et ses Khmers rouges, entre 1975 et 1979. La comparution de quatre autres hauts responsables du régime doit suivre cette année, mais le tribunal parrainé par l’ONU est dans l’impasse.
Pour la première fois depuis la chute du Kampuchéa démocratique (KD), un régime dont la brutalité est responsable de l’annihilation du quart de la population du Cambodge vers la fin des années 1970, des ex-responsables du régime communiste des Khmers rouges devront répondre de leurs crimes. Mais avant même l’ouverture du premier procès, prévue pour le 17 février, plusieurs experts remettent en doute l’efficacité du tribunal international qui, en proie à des désaccords répétés entre ses juges, tarde à produire des résultats.
En effet, depuis deux ans et demi, le procès parrainé par l’ONU stagne, notamment pour une affaire de chiffres. Les juges - trois Cambodgiens et deux internationaux, dont le co-procureur canadien Robert Petit - ne s’entendent pas sur le nombre d’accusés appelés à comparaître. Alors que les juges cambodgiens souhaitent se limiter à « Douch » et à quatre autres individus, leurs homologues internationaux clament que des preuves suffisantes auraient été réunies pour en incriminer six de plus.
De l’avis de François Crépeau, spécialiste en droit international et directeur scientifique du Centre d’études et de relations internationales de l’Université de Montréal (CÉRIUM), « il vaut mieux avoir cinq procès clos du vivant des condamnés, qu’une dizaine de procès bâclés qui resteront en suspens ». Selon lui, il ne faut pas perdre de vue l’objectif primordial, soit le dédommagement des victimes. « Nous ne sommes plus à l’époque de Pinochet et Milosevic, alors que le simple fait de poursuivre était une victoire en soi. Les procès, aujourd’hui, il faut les conclure », assène-t-il.
Les Khmers rouges toujours influents
De nombreuses organisations internationales, dont Human Rights Watch (HRW), soupçonnent que l’obstruction quasi-systématique de la part des juges cambodgiens ne soit liée au clan Hun Sen, le premier ministre du Cambodge au pouvoir depuis près de 23 ans. Ex-cadre khmer rouge rallié aux Vietnamiens, Hun Sen a tout intérêt à ce que le tribunal fasse le moins d’inculpés possible, soutient l’organisation. De l’avis de Dominique Caouette, professeur de science politique affilié au Centre d’études est asiatiques de l’Université de Montréal (CÉTASE), l’opposition quasi-inexistante au gouvernement Hun Sen dissimule un consensus politique fragile où « le jeu d’alliances construit autour du roi pourrait être réorganisé si celui-ci sentait le vent tourner ». Selon lui, Hun Sen choisit la voie de l’amnésie volontaire pour éviter d’ouvrir une boîte de Pandore.
Bruce Broomhall, professeur à l’UQAM et expert en droit pénal international, affirme pour sa part que l’influence des Khmers rouges est encore loin d’avoir été évacuée. « D’une part, certains d’entre eux occupent toujours des postes importants au sein du gouvernement. D’autre part, Hun Sen a besoin de l’appui des ex-Khmers rouges qui contrôlent toujours les régions éloignées de la capitale, pour garantir le maintien de son pouvoir sur la population rurale », explique-t-il. M. Broomhall croit également que Hun Sen appréhende la création d’un précédent encombrant qui pourrait ouvrir la voie à d’autres procès et nuire à des alliés précieux. « Le manque d’indépendance de la justice cambodgienne est un fait établi depuis longtemps et il est loin d’être évident que le processus aboutira, ou même qu’il doive aboutir », souligne-t-il.
François Crépeau du CÉRIUM est plus optimiste : « Bien que les juges cambodgiens soient des figures timides et pusillanimes, placées là parce que leur obéissance ne faisait aucun doute, cela vaut la peine pour leurs collègues internationaux d’aller le plus loin possible. » Selon M. Crépeau, « laisser Hun Sen gagner serait un bien mauvais message à envoyer aux dictateurs de la planète ». Des réactions mitigées
Au sein de la population locale, les réactions face à un éventuel procès sont variées. Selon Bruce Broomhall, certains craignent que le tribunal international ne fasse replonger le pays dans l’instabilité. D’autres croient que c’est trop peu, trop tard : Pol Pot, le leader des Khmers rouges, est mort en 1998 sans jamais avoir fait face à la justice. Aussi, les espoirs de voir comparaître, avant leur décès, hormis « Douch », les quatre autres dirigeants, aujourd’hui âgés entre 73 et 84 ans, s’amenuisent de jour en jour.
Le professeur Bruce Broomhall s’est rendu au Cambodge à plusieurs reprises et il associe la réticence des Cambodgiens à se prononcer en faveur du tribunal international à la peur de représailles, dont les risques sont bien réels. Dans certaines régions, selon lui, « il est aussi impossible pour les victimes d’appuyer le procès que pour l’ONU d’assurer la sécurité de celles qui le feraient sans envoyer de casques bleus sur le terrain ».
Mais de l’avis de François Crépeau, l’expiation est certainement un processus sain autant que douloureux : « Ces sociétés ont un choix à faire entre l’honnêteté et l’anesthésie. Les populations sont toujours plus prêtes à faire ce genre d’examen que leurs dirigeants, qui n’ont aucun capital politique à y gagner », explique-t-il.
Les préludes à la comparution de Kang Guek Eav ou « Douch » annoncent donc un examen de conscience douloureux et le risque que le tribunal rate son objectif de rendre justice aux victimes est bien réel. C’est à partir du 17 février que les Cambodgiens seront mieux à même de juger de la portée de ce procès.

François 