La récente proposition du candidat à l’élection présidentielle française et président du parti au pouvoir, Nicolas Sarkozy, consistant en la création d’un « Ministère de l’Immigration et de l’identité nationale » (Le Monde, 10 mars 2007) a soulevé un tollé quasi-général en France, à l’exception notable du Front National. Pourtant, séparer la question de l’immigration de l’apanage du Ministère de l’Intérieur paraît aller, de prime abord, dans le bon sens.
Ce qui motive la contestation, c’est l’idée de regrouper sémantiquement « immigration » et « identité nationale » sous le même vocable, comme si les deux termes s’opposaient à la fois irréductiblement dans leur essence et se trouvaient joints irrémédiablement dans leur acception.
La seconde candidate favorite des sondages à la présidence, Ségolène Royal, a d’ailleurs déclaré : « Je trouve assez ignoble de faire cet amalgame entre l’identité française et les travailleurs immigrés, étrangers, qui viennent ici pour contribuer à la croissance économique ». Pour le vice-président de SOS Racisme, Yves Thomas, « Il s’agit ni plus ni moins de la surenchère de la campagne pour, une fois de plus, faire des immigrés et de leurs enfants des boucs émissaires des problèmes de la France » (Libération, 10 mars 2007).
L’histoire politique et juridique de l’immigration en France dans les dernières décennies a porté à son paroxysme la vulgate du lien entre insécurité et immigration.
L’immigration serait source d’insécurité économique, de problèmes d’intégration et de délinquance dans les banlieues, et provoquerait des foyers de fondamentalisme religieux nourrissant la menace terroriste. Dans cette logique, le lien entre la question migratoire et le Ministère de l’Intérieur, chargé de la sécurité nationale, a joué un grand rôle. Comment envisager l’immigration dans une perspective positive lorsque l’interlocuteur principal est aux yeux des français celui chargé de lutter contre l’insécurité. L’actuel Ministre de l’Intérieur s’est d’ailleurs largement servi de la question de l’immigration pour récupérer à bon compte un électorat soucieux de sécurité, au risque d’enflammer, comme cela a été le cas à l’automne 2006, les banlieues, alors même qu’il ne s’agit ici en rien d’intégration de populations immigrées mais de citoyens français.
Séparer les liens entre sécurité et immigration, sémantiquement, juridiquement et budgétairement, en créant un ministère chargé de la question de l’immigration semble un pas en avant. Le parti vert, anémiquement inaudible dans la campagne actuelle, rappelle qu’en l’espèce il propose « quelque chose de radicalement différent ». Il souhaite, « sortir, bien sûr, l’immigration de l’orbite du ministère de l’Intérieur » mais pour en « faire un ministère de la coopération internationale et des migrations » (Libération, 10 mars 2007).
Le vocable choisi par le Québec en la matière, « Immigration et Communautés culturelles », ne pourrait nourrir le vieux modèle d’intégration à la française. Celui choisi par l’Ontario, au contraire, « Ministère des Affaires Civiques et de l’Immigration » pourrait coïncider avec la culture juridique et politique française. L’appellation « Citoyenneté et Immigration France », à l’instar de « Citoyenneté et Immigration Canada », risque d’être encore assimilée à la question identitaire puisque l’immigration est liée à l’idée de citoyenneté.
La solution sémantique, peut-être la plus souhaitable, semble encore être de traiter de l’immigration pour l’immigration, sans chercher à conférer une connotation allant dans un sens ou un autre. L’immigration ne doit pas mener obligatoirement à la citoyenneté. Elle peut et doit pouvoir laisser le migrant libre de son choix, libre de ses déplacements de son pays d’origine à son pays d’adoption.
Mais si le choix du titre d’un tel ministère occupera les esprits, il ne doit pas en occulter l’objectif. Des éléments doivent impérativement animer les fondations de ce nouvel acteur, soit le doter d’un budget de fonctionnement propre, d’une mission spécifique et d’une large indépendance dans ses modalités d’action.
Un tel ministère devrait gérer l’ensemble de l’ordonnancement juridique en matière d’immigration et d’intégration, en cessant d’ériger la reconduite à la frontière des immigrés clandestins en unique facteur de lisibilité de la politique migratoire française. La réponse semble davantage résider dans un assouplissement de l’obtention de visas temporaires de travail, facilement renouvelables. De tels documents éteindraient l’attraction vers la clandestinité. Si les immigrants sont en effet assurés de pouvoir repartir quand ils le souhaitent vers leur pays, temporairement ou définitivement, le hiatus permanent entre obligation économique à l’immigration et lien au pays d’origine pourrait être apaisé.
Si, comme le soulignait Ségolène Royal, « jamais les travailleurs immigrés n’ont menacé l’identité française », et qu’ « au contraire, les immigrés réguliers, qui sont demandés par les entreprises, viennent en France souvent faire un travail que les Français ne veulent pas faire » (Le Monde 10 mars 2007), la mise en place d’un véritable système permettant des allers-retours et assurant une véritable intégration et promotion économique des immigrants reste à mettre en œuvre. Des embryons de mesures apparaissent dans plusieurs programmes électoraux. Reste à savoir si cette question va enfin être traitée concrètement et non plus instrumentalisée à des fins électorales.



