Propos recueillis par Sami Gnaba
« C’est un héritage très pesant la Nouvelle Vague… » Voilà déjà 50 ans que la Nouvelle Vague fit irruption, confirmant ainsi la place de la France dans le panthéon du cinéma moderne. Pour l’occasion, nous nous entretenons avec monsieur Michel Marie, professeur et historien de cinéma (La Nouvelle Vague, Comprendre Godard…) question de faire le point. Archéologie d’une petite histoire de cinéma !!
Vous qui êtes de la génération de la Nouvelle Vague, qu’est ce qu’elle représente à vos yeux ?
J’ai quand même quelques années de moins que Godard, Truffaut et Chabrol. À un niveau émotionnel, la nouvelle vague a été un choc extraordinaire. Pour moi, elle se définit essentiellement par les films de Jean-Luc Godard. D’un point de vue formel, je dirais qu’il est le plus important, le plus radical. Cependant, il ne faudrait pas sous-estimer quelqu’un comme Rivette, notamment avec L’amour fou. J’ai découvert Godard avec Vivre sa vie, en 62, j’avais alors dix-sept ans. Quant à À bout de souffle, je l’ai vu que deux ou trois ans après sa sortie. Mais, j’étais cinéphile bien avant l’apparition de la Nouvelle Vague. Tout au long des années 50, je participais à des ciné-clubs dans mon quartier en regardant les films d’Antonioni et de Bergman. Ceux d’Eisenstein aussi comme Le cuirassé Potemkine, et d’autres classiques du muet. Je lisais à la même époque des revues sur le cinéma comme Cinéma 60, mais pas Les cahiers. Je trouvais ça incompréhensible.
Déjà ?! Quoi en penser alors aujourd’hui ?
Ce qui me frappait le plus, c’est qu’on parlait toujours à côté des films, jamais directement. La grande période des cahiers aura été celle où ils étaient structuralistes, entre 63 et 69. On y publiait des textes extraordinaires. Selon vous, quel aura été le moment décisif dans l’émergence de la nouvelle vague ?
C’est l’année 59. Comme toujours, les mouvements historiques résultent des coïncidences d’événements qui arrivent en même temps. C’était la sortie consécutive des deux Chabrol, Le beau Serge et Les cousins, en février et mars, et le festival de Cannes où étaient présentés Les 400 coups et Hiroshima mon amour. Après, tout a basculé entre 59 et 60, avec l’arrivée d’À bout de souffle… Il y avait en même temps une belle campagne de presse, surtout dans Arts, un hebdomadaire culturel qui tirait à plus que 100 000 exemplaires. Les cahiers, à cette époque, c’était encore quelque chose de très marginal. Quant au slogan Nouvelle Vague, il était apparu deux ans plus tôt sous la plume de Françoise Giroud, dans L’Express, suite à une enquête sociologique. On a alors plus tard appliqué le terme au cinéma. Alors que se célèbrent les cinquante ans du mouvement cette année, on est en droit de se demander ce qui le rend toujours aussi pertinent, prédominant ? Chez qui voyez-vous ses influences ?
C’est comme tout autre mouvement, ce sont des références indépassables, à l’instar de l’expressionnisme ou le néo-réalisme italien. Pour moi, le cinéma de Laurent Cantet vient directement d’une démarche esthétique lancée par la Nouvelle Vague. On pourrait ajouter le cinéma autobiographique, celui d’Eustache, de Garrel ou de Desplechin. Ils ont tous été formés par elle…En même temps, la Nouvelle Vague pourrait aussi être perçue comme un modèle un peu trop fort, qui paralyse. Car pour faire un film personnel, il faut s’affirmer et tuer les pères. C’est un peu à la base de tout mouvement artistique ! En quoi a-t-elle perturbé l’ordre du cinéma français ?
Ça a complètement bouleversé le système de production. Elle a beaucoup affecté le fonctionnement du centre national du cinéma et même celui du festival de Cannes. Le combat et les positions politiques de la Nouvelle Vague ont eu un grand impact dans la manière que le cinéma français fonctionne, sur le financement des films et le statut du producteur par exemple. L’avance sur recettes, l’aide à la création, la prime à la qualité… Tout ça vient des années 50, et du combat mené par les critiques des cahiers. C’est un héritage très pesant la Nouvelle Vague. Puis aussi, parce qu’à part Demy et Truffaut qui sont morts, il reste que ses fondateurs comme Godard, Chabrol, Rohmer, Rivette, malgré leurs 80 ans, continuent encore à tourner et à occuper le terrain… Il y a définitivement un problème de place dans le cinéma français. D’un côté, vous avez les vieux ou encore ceux de la génération des années 80 comme Téchiné, etc. Et puis de l’autre, vous avez tous ces autres cinéastes qui arrivent à chaque année par dizaines.
Pensez-vous que la Nouvelle vague a joué un rôle important dans la représentation de la femme dans le cinéma français ? Je ne pense pas. On pourrait même la qualifier de misogyne. C’est d’ailleurs la thèse d’une de mes collègues, Geneviève Sellier, qui parle de la Nouvelle Vague comme d’un cinéma au masculin singulier ! C’est un cinéma essentiellement d’hommes. La Nouvelle vague est une vision très, très masculine.
Pensez vous que le cas d’Agnès Varda a été diminué dans son importance, au sein de la Vague ?
Non. Elle occupe une place très importante dans le mouvement. C’était la seule femme quand même ! Elle ne provenait pas non plus des cercles de la cinéphilie, plus de ceux de la photographie et de l’histoire de l’art. Elle était un peu marginale. Elle a dû assumer beaucoup de problèmes de production. Cléo de 5 à 7 avait bien marché, même si sa carrière a débuté avec un bide, La pointe Courte, qu’elle a eu beaucoup de mal à diffuser. Ensuite, Les créatures n’avait pas beaucoup marché non plus. Une carrière en dents de scie quoi !
Si vous deviez faire l’inventaire de la Nouvelle vague en recensant les bons coups et les moins bons, quels seraient-ils ?
Je dirais qu’elle a permis l’éclosion de films complètement novateurs qui ressemblaient en rien au cinéma des années 50. Je pense, par exemple, à la conception de l’écriture du scénario, qui était très formatée par le passé. Les producteurs de l’époque ne faisaient confiance qu’aux scénarios tirés à partir des romans et des adaptations littéraires. La Nouvelle Vague a brisé tout ça, en inventant un cinéma à la première personne, surtout chez Truffaut et Godard. En héritant de la théorie caméra-stylo érigée par Alexandre Astruc. Le cinéaste devenait pleinement libre de parler de lui à la première personne, débarrassé de l’obsession du succès public. Avant eux, on produisait des films très chers avec des grosses vedettes causant des incidences sur leur budget. Alors, automatiquement, il leur fallait faire des millions pour amortir leurs frais coûteux. En revanche, les cinéastes de la Nouvelle Vague, eux, font leurs films avec un budget dix fois inférieur. Il en résultera du coup une large diversification dans la production. L’inconvénient là dedans, au niveau du financement, c’est que le centre national du cinéma attribuait des aides à la production sur scénario. Alors là, c’est tout le statut du scénariste qui sera remis en question… La Nouvelle Vague a évincé le scénariste et a fait en sorte que le réalisateur devienne l’auteur de son propre scénario. Dans certains cas, c’était formidable, mais il y en avait d’autres malheureusement où les réalisateurs, aussi bons étaient-ils, n’avaient pas les qualités de scénaristes… La Nouvelle Vague a généralisé le fait que les réalisateurs étaient eux-mêmes leurs propres scénaristes. Un tel rapport m’apparaît dangereux.
Faut-il croire Rohmer quand il dit que contrairement au néoréalisme, la Nouvelle Vague n’a apporté aucune philosophie ou esthétique nouvelle ?
Non. Il fait de la provocation. C’est entièrement faux. Je crois qu’elle a bouleversé l’ordre esthétique et la philosophie de l’époque. Par exemple, un truc fondamental qui a été amené par la Nouvelle Vague – pas la seule – , c’est l’usage du son direct...Je pense que le cinéaste qui a le plus changé la manière de concevoir les films, c’est Jean Rouch. Que ce soit par sa façon de faire les films, de les improviser ou d’avoir recours à des amateurs, il a eu une influence fondamentale sur ces cinéastes. La punition, par exemple, servira un peu de modèle au Rayon vert de Rohmer, tourné vingt ans après. … D’un autre côté, vous avez quelqu’un comme Godard qui affirme que le mouvement se définissait par un rapport nouveau de la fiction à la réalité et « par une nostalgie envers un cinéma qui n’existait plus à l’heure où on réalisait nos propres films ».
C’est juste. Le cinéma perdu, c’est le cinéma classique. Puisque la Nouvelle Vague apparaît au même moment où le système hollywoodien s’effondre, sous la concurrence de la télévision. Les majors à l’époque connaissent une crise grave, notamment la Fox avec le flop de Cléopâtre. C’était aussi la fin de l’œuvre des grands réalisateurs comme Hawks ou Ford. Godard a toujours eu une conception très romantique allemande sur l’histoire de l’art et la création. Une conception fondée sur la nostalgie, le deuil. ! Les modèles littéraires du romantisme allemand (Goethe, Hölderlin..) sont très présents dans ses références culturelles. Dès qu’il a commencé à faire ses films, il s’est mis à dire que le cinéma était mort.

Michel 
