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  28 octobre 2006
Texte de conférence

La France en 2006 : préjugés, opinions, savoirs

Conférence inaugurale de la Chaire d’études de la France contemporaine

Catherine Bertho Lavenir
Professeur Histoire culturelle Université Sorbonne nouvelle Paris III
Chaire d’études de la France contemporaine »

Jeudi 26 octobre 12 H.
Conférence Inaugurale

La France en 2006 : préjugés, opinions, savoirs

En septembre dernier, à la veille de quitter la France je suis passée à la boutique du très officiel service de la Documentation française afin d’acheter les ouvrages qui me permettraient d’éclairer mes futurs étudiants sur la situation de la France contemporaine. La récolte a été catastrophique. Non que les livres proposés aient été mauvais. Pas du tout. Mais la litanie de leurs titres offrait le portrait d’une France faisant face avec la plus grande peine aux provocations de la modernité.

Jugez-en. Le premier ouvrage, qui m’est tombé sous la main est celui du Canadien Thimothy Smith. Son titre : La France injuste 1975-2006 Pourquoi le modèle social français ne fonctionne plus. Juste à côté sur l’étagère, la revue Esprit, titrait Doutes européens, incertitudes françaises. Un peu plus loin Hughes Lagrange et Marco Oberti proposaient Emeutes urbaines et protestations. Une singularité française. Un modeste dossier intitulé Ecoles et violence donnait la parole à des enseignants désemparés. Et même la collection Terre Humaine, consacrée d’habitude aux sociétés dites primitives en voie de disparition, proposait sous le titre Le village métamorphosé, révolution dans la France profonde une vision désenchantée des terroirs due à la plume de l’anthropologue Pascal Dibié.

On comprendra que je sois sortie quelque peu ébranlée des murs de la vénérable institution, pleine d’interrogations sur ce que l’on pouvait dire de la France aujourd’hui à Montréal dans un cadre universitaire.

Pourquoi une chaire ?

Quelques bons esprits en effet m’ont posé la question : quel intérêt y-a-t-il à parler de la France aujourd’hui ? Et pourquoi à l’université ?

L’interrogation n’est pas purement rhétorique et je vais essayer d’y répondre, en cernant la part de préjugés qui entre dans la représentation désenchantée du modèle français qu’illustrent les ouvrages cités à l’instant et en suggérant, dans une deuxième partie, des façons académiques de réexaminer la question.

La France, un modèle périmé ?

Dans certains cercles internationaux, une forme de sens commun, relayé par une partie des médias, s’attache à accréditer l’idée que ni dans le domaine économique, ni dans celui des politiques sociales, ni dans celui de la diversité culturelle, la France ne pourrait aujourd’hui apporter d’éléments contribuant utilement à la réflexion collective internationale. La notion d’économie sociale de marché n’apparaît pas comme particulièrement efficace aux tenants du libéralisme classique. Les formes de protection sociale établies sont dénoncées comme contre-productives, parce que défavorables aux nouveaux venus, qu’ils soient jeunes ou étrangers. En matière culturelle enfin, la défense de l’exception culturelle a suscité une certaine incompréhension, avant de se métamorphoser en défense de la diversité culturelle - ce qui n’est pas exactement la même chose. Elle n’aurait rien signifié d’autre qu’un vain désir de se soustraire à la domination des industries culturelles mondialisées dominées par les Etats-Unis. Et les valeurs anciennes d’universalisme et de laïcité héritées des Lumières seraient incapables d’assurer l’intégration d’une société de plus en plus diverse.

Vitalité et intensité des débats

A vrai dire, cette vision focalisée sur un ensemble précis de sujets liés, pour beaucoup d’entre eux, au rôle de l’Etat dans l’économie, donne une vision de la réalité assez éloignée de l’expérience quotidienne. Comme professeur j’ai rencontré chaque jour à la Sorbonne des jeunes gens créatifs, totalement engagés dans une société d’échange mondialisée, et vivant au jour le jour, sans le moindre complexe la diversité culturelle. Il ne faut pas se méprendre sur la nature des problèmes d’adaptation et de restructuration que connaît la France contemporaine. Ce sont, en fait, les mêmes que ceux qu’éprouvent les pays qui sont ses voisins, et qui sont, comme elle, anciennement industrialisés, construits autour d’un État-nation et structurés par des institutions judiciaires ou scolaires conçues dans un contexte tout différent. La violence des conflits qui traversent la France d’aujourd’hui est paradoxalement liée au fait qu’elle est l’une des grandes puissances économiques, totalement inscrite dans la nouvelle économie d’échanges. Les débats qui se nouent, par exemple, autour de l’économie des biens numériques sont d’autant plus intenses qu’il y a pléthore de livres, de films et autres productions culturelles à défendre. En ce dernier domaine le Québec me semble d’ailleurs - et c’est heureux pour lui - présenter une situation analogue.

Interpréter les symptômes

Cependant il serait vain de nier que la France aujourd’hui connaît l’une de ces périodes de remise en cause qui, périodiquement, la secouent. Chacun en connaît les symptômes : révolte des banlieues, rupture entre les élites et les classes modestes à l’occasion du vote « non » sur la constitution européenne, panne de la croissance économique au cours des dernières années- même si les chiffres les plus récents incitent à plus d’optimisme. Les médias, essayistes et universitaires français ne sont d’ailleurs pas les derniers à se pencher au chevet du patient, comme en témoignent les titres que je viens de citer.

Quel est le sens de ces symptômes ? Comment évaluer leur importance ? Comment identifier les stratégies mise en œuvre pour y remédier, comprendre les ressorts profonds des politiques à l’œuvre ? Les comparer au besoin avec les choix opérés ailleurs pour répondre aux mêmes problèmes ?

Une culture originale

C’est ici que commencent les difficultés. Chaque pays, pour ajuster aux contraintes de l’heure sa société, son économie ou son imaginaire collectif, s’appuie sur une culture politique et juridique originale, sur une expérience collective ancrée dans son histoire particulière, avec des modes d’expression qui, parfois, n’appartiennent qu’à lui.

La France ne fait pas exception et ce sont justement parmi ses choix ceux qui sont les plus déterminés par une histoire particulière qui sont les plus susceptibles de provoquer l’incompréhension hors de ses frontières. C’est par exemple une forme très traditionnellement parisienne de l’engagement citoyen qui, au printemps dernier, a mis sur le pavé mes étudiants, à la stupéfaction de mes collègues américains alors en visite. Ce n’est pas sans un certain amusement - pardonnez moi Monsieur le Ministre -, que l’historienne en moi a vu défiler ces jeunes gens, protégés par les syndicats ouvriers, entre Bastille et République sur les vieux trajets des révolutions parisiennes de 1830 et 1848. Il faudrait d’ailleurs peut-être être plus prudent lorsqu’on baptise les stations de métro ... Ce qui était à l’œuvre à ce moment, c’était un mode d’expression politique qui témoignait de la transmission à une jeune génération de catégories de perception du monde et de formes de socialisation anciennes. On peut y voir un archaïsme regrettable. On peut aussi, tout au contraire, considérer cette contestation politique formalisée et même ritualisée comme un outil de cohésion de la société, et non comme une menace. J’admettrai, cependant, qu’elle peut surprendre

Regarder la France

Ce serait, en effet, se hasarder beaucoup que de penser que, dans leurs choix pour aborder le XXIe siècle, la France et les Français sont toujours compris. En Europe par exemple, ou de ce côté-ci de l’Atlantique, au Canada ou plus au sud, plusieurs façons d’aborder la France contemporaine se conjuguent. On distinguera d’une part l’approche la plus populaire, celle du sens commun, que partagent les grands médias et l’opinion publique, et d’autre part les travaux académiques et les essais savants. Chaque genre a ses règles. Chacun me semble avoir ses préjugés

Les préjugés du grand public

Commençons par le grand public. L’essai dans lequel un voyageur tente de capter l’âme de la France est un genre ancien, qui a ses réussites - je pense au joli Les Français aussi ont un accent de Jean-Benoît Nadeau-, et ses excès. La France, vue depuis l’autre côté de la Manche ou de l’Atlantique, est souvent décrite comme un pays bizarre, où l’on peut rêver d’être fonctionnaire. Un pays contrariant, capable de financer la création cinématographique sur fonds publics, de défendre la Francophonie avec enthousiasme et de se comporter de façon malvenue à la tribune de l’ONU. Un pays où des altermondialistes surgis de leurs caves à fromage n’hésitent pas à faucher du maïs génétiquement modifié et savent expliquer pourquoi. Un pays fondamentalement incompréhensible si on le juge à l’aune de normes et d’habitudes de pensée qui lui sont étrangères.

Éloge du préjugé

Il vous semble peut-être qu’à ce stade de mon propos, je vais partir en guerre contre les préjugés et stéréotypes qui déforment l’image de notre belle France. Je n’en ferai rien. D’abord parce que ce serait parfaitement inutile ensuite parce que ce n’est pas l’endroit. Les préjugés, en effet, sont réducteurs, parfois imbéciles mais ils ont cela, qui contribue à leur perpétuation, qu’ils sont utiles. Très utiles même à ceux qui les entretiennent, et ce pour trois raisons. D’une part ils rassurent ; d’autre part ils donnent une prise sur la réalité ; enfin on peut les manipuler

Ils rassurent ? Les psychologues nous le disent : le préjugé est protecteur. Il permet à celui qui y a recours de négocier une situation nouvelle en ramenant l’inconnu au connu. Ils forment aussi un corps de connaissances destinés à donner prise sur la réalité. Les stéréotypes des caractères nationaux sont nés au XVe siècle en Europe, nous dit Julio Caro Baroja qui les a étudiés, en même temps que les royaumes modernes. Ils représentaient alors le trésor des marchands et des diplomates, leurs savoir-faire professionnels. Une façon de transmettre au prince ou aux marchands les renseignements stratégiques sur un peuple ou une société qui devaient permettre de réussir une négociation ou de conclure des marchés. On enseigne d’ailleurs encore la négociation stratégique par aire culturelle dans les grandes écoles de commerce.

Au XXe siècle, cependant, tout s’est compliqué. Dans des sociétés démocratiques où le pouvoir dépend du contrôle de l’opinion publique, les stéréotypes des traits du caractère national sont devenus l’objet de grandes manipulations médiatiques. Lors des deux dernières guerres mondiales, un énorme appareil de propagande s’est mis en place pour en tirer parti, parfois pour la bonne cause. Il en reste quelque chose dans les cultures collectives : rappelez-vous Humphrey Boggart dans Casablanca ou Le Port de l’Angoisse, confronté aux fourbes et lâches représentants du régime de Vichy...

Le jugement de valeur renseigne sur celui qui parle

Les préjugés, par ailleurs, nous renseignent au premier chef sur ceux qui les entretiennent, sur leurs représentations du monde et leurs échelles de valeur. C’est pourquoi ils sont intéressants. On les débusque partout, dans les analyses politiques les plus sérieuses, les propos des journaux économiques patentés, et même dans un environnement académique. Je prendrai ici un exemple, - et par prudence je le prendrai en Suisse, qui est neutre.

Il y a quelques années, je suis allée à Berne parler - en anglais - à de jeunes ingénieurs de la dimension culturelle des processus d’innovation. Cela s’est révélé un échec complet. Ces jeunes gens, en effet, étaient certains que toute innovation ne pouvait provenir que d’une demande portée par le marché. Même le fait qu’Internet, cette innovation majeure, n’ait jamais fait l’objet, à ses débuts, d’études de marché et soit né des relations bizarres entre les marchés militaires américains, la recherche fondamentale européenne et la contre-culture californienne, n’a pu réussir à les convaincre du contraire. Et parce que leur conviction relevait de l’ordre de la croyance il n’y avait rien à faire pour l’ébranler.

Il n’y a là rien que de très commun. Une grande partie des jugements portés sur la situation de la France contemporaine sont indéracinables car ils s’appuient sur des croyances et des jugements de valeur auxquels leurs propriétaires tiennent plus que tout. Changer d’opinion sur la France ce serait changer d’opinion sur eux-mêmes.

Que faire alors ? Affronter frontalement les préjugés ? C’est peu efficace. On ne détruit pas des croyances avec des arguments. Mieux vaut déplacer le champ de l’affrontement et faire le détour par les savoirs. Or il me semble que c’est justement la fonction d’une chaire académique, ce lieu abstrait qui associe autour d’un objet précis et d’une discipline, enseignement, recherche et relations avec la société.

Le détour par les savoirs

Le détour par les savoirs a cependant un inconvénient, et il est de taille. Il n’y a aucune chance pour qu’il nous livre et de façon synthétique la vérité sur la France d’aujourd’hui. Si vous étiez venus chercher une réponse en cinq points aux problèmes de « la France de 2006 », comme le titre de cette conférence vous y invite malicieusement, oubliez !

Les savoirs académiques, en effet, sont divisés en disciplines : droit ou économie, sciences politique ou histoire, sociologie ou anthropologie. Discipline : le terme est expressif. Il souligne la nécessité de discipliner la pensée, de l’empêcher de sauter aux conclusions. Il rappelle les règles qui s’imposent au travail académique : énoncer clairement les questions que l’on pose, afficher ses références théoriques, préciser ses méthodes, donner la liste de ses références ou de ses sources. Chaque discipline a ses règles, ses méthodes et ses instances de légitimation. Les connaissances qu’on y produit ne sont de l’ordre ni de la croyance, ni du préjugé, ni de l’opinion mais du savoir. Du moins lorsque le travail est bien fait.

Sur la France contemporaine il se trouvera donc des spécialistes de sciences politiques pour traiter des politiques publiques de la santé ou de l’environnement, des anthropologues qui parleront de la recomposition des liens familiaux et des historiens des transformations du sentiment national. Dans chaque domaine ils s’adresseront à leurs collègues ou à leurs étudiants en inscrivant leurs propos non dans l’immédiateté de l’expérience mais en faisant le détour par les catégories du savoir académique. Or ces catégories sont communes à tous par-delà les frontières nationales. On peut débattre de leur pertinence. Il y aura les économistes classiques et les autres, des sociologues émules de Pierre Bourdieu et les tenants de l’École de Chicago, les disciples de Marcel Mauss et ceux de l’anthropologie anglaise. Mais au moins ces différents cadres d’analyse qui encadrent la production du savoir seront-ils, en bonne méthode, explicités, soumis au jugement des pairs, des comités de lecture, des jurys de thèses, toutes instances qui ont pour fonction de garantir la validité des connaissances et leur insertion dans un ensemble hiérarchisé et organisé.

Et c’est dans cette gigantesque internationale d’accumulation et de transmission des connaissances que va se loger la toute neuve chaire consacrée à l’Étude de la France contemporaine de l’UDM. Petite pierre apportée à l’édification des savoirs, mais lieu stratégique pour que circulent des idées qui échappent à la contingence des opinions partisanes et des manipulations de masse.

Ce que le voile nous dévoile

Être rigoureux à propos de méthode ne signifie pas se réfugier hors du monde dans les délices de l’érudition, et ignorer des questions qui peuvent, par ailleurs, appartenir à l’actualité la plus chaude et demandent un engagement moral ou éthique.

J’en prendrai un exemple. Mes étudiants de Montréal et moi-même devions traiter en cours, la semaine prochaine, de la dimension culturelle des problèmes liés à l’immigration en France. Or voici qu’un article du quotidien Le Devoir vient de remettre au premier plan la question du voile dit islamique. Faut-il, se demande-t-on à nouveau, à la suite d’un député anglais, permettre aux jeunes femmes de porter, à l’école ou à l’hôpital, le foulard qui dissimule totalement ou partiellement le visage ? Lorsque la question a fait l’objet d’un grand débat il y a deux ans en France, les choix français en la matière ont été largement critiqués dans les autres pays. Ils ne paraissaient pas, en particulier, obéir aux normes des pays de langue anglaise, plus enclins à laisser s’épanouir un droit universel à la différence culturelle et moins soucieux d’intégration dans une perspective d’assimilation.

L’occasion était donc bonne pour revenir, en historiens, sur le débat qui avait accompagné le vote de la loi sur la laïcité votée par le parlement français en mars 2004. Cette loi, je le rappelle, interdit, dans les écoles, le port de tout signe religieux « ostensible », ce qui inclut le voile islamique, la kippa et le port de grosses croix. Ce qui nous intéressera ici n’est pas la loi - que nous abandonnerons aux juristes - mais le débat qui l’a accompagné. Identifier les arguments en présence, comprendre quels groupes les portent et reconstruire, en historien, leur genèse, permet de mettre en évidence des dimensions qui appartiennent au temps long de la construction des identités collectives. Ce qui était en jeu dans ce débat ce n’était pas seulement un rapport de force, inscrit dans le temps court du débat politique, entre l’Islam politique et le gouvernement, c’était aussi un ensemble d’éléments ancrés dans le temps long de l’histoire collective : l’école, la laïcité et la mémoire de la décolonisation.

Considérons l’école. Elle a été le lieu central de la construction de l’attachement à la République et cela ne s’est pas fait sans conflits. Après 1880, en effet, la République s’est durablement installée en France en s’appuyant sur l’école, devenue publique, laïque et obligatoire, dans une offensive idéologique concertée pour convertir au sentiment républicain l’ensemble des populations rurales parfois réticentes. L’école publique a ensuite assuré, par l’apprentissage de la langue, l’intégration des vagues d’immigration des années 1930-1970. Elle a alors été perçue comme un outil d’ascension sociale et de réussite économique. Au regard de cette historie, l’école est donc un enjeu central dans la construction de la citoyenneté. Ce qu’on y dit et ce qu’on y fait ne relève pas de choix personnels.

Le renvoi dans la sphère privée de tout ce qui touche à la religion - catholicisme, protestantisme, judaïsme -, a aussi été l’objet d’un combat qui a mobilisé tout au long du vingtième siècle les fondateurs de la République. La séparation de l’Église et de l’État est aujourd’hui totalement acceptée par les églises chrétiennes et le judaïsme français. La déchristianisation de la France entamée dès le XVIIIe siècle, y compris dans les campagnes, a été accompagnée d’un fort sentiment anticlérical qui imprègne encore une partie de l’opinion. Le renvoi du religieux dans la sphère privée et l’extrême méfiance devant son expression dans la sphère publique relèvent donc aujourd’hui de la norme Tout ce qui sera perçu comme une tentative du religieux pour intégrer la sphère publique sera reçu avec méfiance.

Ce contexte est évidemment totalement différent de celui qui règne dans des pays où le fait religieux n’est pas marginalisé dans la vie publique, et où le régime scolaire, géré de façon décentralisée et confié à la société civile, n’est pas un enjeu politique central.

La question du voile mettait bien sûr en jeu d’autres héritages culturels. Si le mouvement féministe par exemple, dans ses revendications et sa sensibilité, peut être considéré comme commun aux pays occidentaux, la dénonciation de l’héritage colonial en revanche renvoie à un passé spécifiquement français. L’articulation entre les exigences de l’un et de l’autre a produit des situations qui sont presque incompréhensibles si l’on n’en restitue pas le contexte. C’est ainsi que la Ligue des Droits de l’homme, organisation fondée au moment de l’affaire Dreyfus, acteur de tous les combats du siècle pour la défense des Droits de l’Homme et fer de lance, en son temps, du combat anticolonial a pu demander que l’on autorise le port du voile à l’école, à l’encontre de la sensibilité féministe de nombre de ses membres.

Je n’aurai pas le temps de passer en revue les autres héritages spécifiquement français qui ont donné à ce débat sa forme particulière. Ce n’est pas, par exemple, à une cour supérieure de justice qu’il est revenu de trancher mais à la représentation nationale. Je ne m’attarderai pas non plus sur ce qui rapproche au contraire, la situation française de celle des autres pays occidentaux. Pour l’application de la loi, par exemple, des procédures de médiation ont été mises en place. Si elles sont différentes dans leur définition juridique et réglementaire de ce qui s’appelle ici l’accommodation raisonnable, elles n’en sont pas moins relativement proches de cette dernières dans leur application quotidienne et leurs résultats.

Je m’en tiendrai à une réflexion sur l’utilité de ce que nous venons de faire.

De l’utilité des détours

L’exemple que je viens de prendre est limité, particulier, et mériterait de plus longs développements. Pourquoi cependant l’avoir évoqué ? On pourrait dire, comme je l’indiquais au début de mon propos, qu’il fait référence à une histoire trop particulière pour avoir une valeur heuristique. Et que cette histoire très (trop ?) française n’apporte rien à tous les pays confrontés à ce genre de question. Je défendrai la position contraire, et pour deux raisons.

En premier lieu, il me semble que l’on gagne toujours à ne pas juger trop rapidement qu’un modèle est obsolète, un ensemble de choix périmé. La loi française a suscité un tollé dans de nombreux pays lorsqu’elle a été votée. Ces même pays reconsidèrent aujourd’hui le problème.

En second lieu, l’analyse non pas de la loi mais du débat sur la loi, compris comme un moment où s’exprime et se structure l’opinion, souligne, ce me semble, l’intérêt du détour par le savoir académique. C’est ce détour qui permet d’expliciter les stratégies des acteurs, de comprendre ce qui motive les groupes, d’identifier les enjeux. Bref de prendre de la distance vis-à-vis de nos affects et de nos préjugés. Or ce type d’analyse, qui peut s’appliquer à toutes sortes de décisions, dans de nombreux pays, contribue toujours à l’intelligence des phénomènes en cours.

Plutôt que de confronter brutalement des modèles en expliquant avec passion que seul le sien est bon, il est en effet sans doute plus sage d’essayer de comprendre pourquoi les autres suivent leur propre voie. C’est en tout cas l’une des ambitions du travail académique. Nous noterons que dans son principe cette démarche est facteur d’apaisement plus que de conflit. Et ce n’est sans doute pas la moindre de ses vertus.

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Conférence inaugurale de Catherine Bertho Lavenir
  • Catherine Bertho LavenirCatherine Bertho Lavenir

    Catherine Bertho Lavenir est archiviste, paléographe et professeure d’histoire contemporaine à l’université Paris III-Sorbonne nouvelle. Elle est la première titulaire de la nouvelle Chaire d’études de la France contemporaine du CÉRIUM.
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