Les républicains se moquent souvent de l’habitude qu’a prise Barack Obama de rester proche de son texte lors de ses interventions publiques, mais ne vous étonnez pas si vous voyez apparaître des télésouffleurs à toutes les interventions, publiques ou privées, du candidat Mitt Romney d’ici à la fin de la campagne. À une époque où les micros et caméras sont dans toutes les poches, les candidats ne peuvent plus se permettre d’improviser à tort et à travers.
En l’espace de quelques heures sont apparues deux courtes vidéos tournées en catimini où on entend l’ex-gouverneur du Massachusetts s’exprimer candidement sur deux des thèmes préférés de ses adversaires : le recours aux délocalisations d’emplois par des entreprises contrôlées par Bain Capital et l’extraordinaire détachement de l’ex-homme d’affaires face au sort des gens ordinaires.
Tôt dans la journée hier une vidéo a fait surface où on entend Mitt Romney discuter de façon décontractée d’une visite qu’il a faite à une usine de fabrication en Chine au moment où Bain Capital songeait y investir. L’ex-PDG de Bain y décrit les conditions extrêmement difficiles de travail de 12 000 ouvrières qui s’entassent à vingt par chambre dans les dortoirs de l’entreprise, entourée de clôtures barbelées. Mais, rappelle Romney avec le sourire, les patrons l’ont assuré que ces clôtures ne sont pas là pour empêcher les travailleuses de sortir, mais bien pour empêcher les autres d’entrer et de prendre leurs emplois à leur place.
Il n’est malheureusement pas entièrement faux que les conditions de pauvreté des paysans chinois sont telles que des millions d’entre eux sont prêts à accepter des conditions de travail qui avoisinent l’esclavage pour échapper à la misère des campagnes. Ce qui frappe le plus, cependant, c’est la froideur et le détachement avec lesquels Romney relate l’épisode. Bien sûr, du point de vue des investisseurs américains comme Bain Capital, c’est une bonne affaire. On se débarrasse d’une main-d’œuvre plaignarde et surpayée, qui pousse l’impertinence jusqu’à demander qu’on s’occupe de sa retraite et de sa santé (quand elle ne commet pas carrément le crime de demander à se syndiquer), et on fournit l’occasion de travailler pour une pitance à de pauvres paysans qui ne demandent pas mieux. Après tout, si ce ne sont pas des investisseurs américains qui en profitent, ce seront d’autres. Pendant ce temps, la campagne républicaine s’est permis de monter une attaque contre les politiques de l’administration Obama, mais l’omniprésence de Bain Capital dans la construction de l’image de Romney par la campagne démocrate (voir mon billet du 17 mai)lui permet clairement de prendre l’initiative sur ce front, comme le montre ce court extrait d’un discours de Barack Obama devant des travailleurs de l’Ohio :
Cette première vidéo coulée aurait fourni bien assez de munitions à ses adversaires pour une journée, mais il y en a eu une autre. Alors qu’il s’adressait à ses bailleurs de fonds milliardaires ou simplement multimillionnaires, avec qui il est remarquablement à l’aise, Mitt Romney s’est laissé aller à déclarer que les 47% de ses concitoyens qui appuient son adversaire correspondent à peu de choses près aux 47% d’Américains qui ne paient pas d’impôts sur le revenu. Il n’a donc rien à offrir et il ne s’intéresse pas à cette tranche insignifiante de la population qui vivent au crochet de l’État et ne connaissent pas le sens de la responsabilité individuelle. Ceux qui l’intéressent sont les indécis, soit les 5 à 10% de gens « raisonnables » qui décideront vraisemblablement du sort de cette élection. Écoutons-le :
Premièrement, cet extrait rappelle que la phrase qui avait échappé à Romney plus tôt cette année, lorsqu’il disait ne pas se préoccuper du sort des plus démunis, n’était pas un accident isolé. Dans cet extrait il en remet et alimente les préjugés tant de ses riches supporters que de ses partisans idéologues de droite, pour qui l’assistance sociale de l’État ne fait qu’alimenter la dépendance des « parasites » qui en bénéficient (sans parler de la malicieuse composant raciale de ces préjugés, qui n’est jamais bien loin de la surface). Il y a beaucoup à dire sur ces déclarations énormes, mais je me contenterai de trois points qui suffiront pour le moment.
Premièrement, outre le fait qu’il est loin d’être sûr que les 47% d’Américains qu’il a insultés sont tous des partisans de Barack Obama, il néglige de mentionner qu’uns proportion importante de ce groupe paie des impôts fixes (payroll tax) et des cotisations fixes à la sécurité sociale. Parmi les autres, il y a les retraités, les étudiants, les pensionnés militaires, alouette… Tous des dépendants qui ne connaissent pas le sens des responsabilités individuelles ? Il semble que Romney n’ait aucune intention de rétracter ses propos, mais il aura quelques explications à donner à plusieurs millions de ses concitoyens. De plus, les démocrates auront probablement un plaisir malin à rappeler que dans ce 47% d’Américains, il y en a une proportion pas négligeable qui, en plus d’avoir de la misère à joindre les deux bouts, paient une proportion plus élevée de leur revenu modeste en impôts et taxes que les 13,9% déclarés par Mitt Romney dans l’unique déclaration d’impôts qu’il a rendue publique.
Qui sont les 47% dont parle Romney ? (source, Tax Policy Center et Wonkblog)

Deuxièmement, comme le rappelle le prolifique blogueur Ezra Klein, du Washington Post, la raison pour laquelle la proportion des Américains qui ne paient pas d’impôts sur le revenu est si élevée tient au fait que les républicains de George W. Bush ont distribué des réductions d’impôt à tout venant pendant les années pour s’attirer des faveurs politiques et mener deux guerres à la fois sans refiler la facture aux contribuables. La solution des républicains ? Pour éviter de développer la dépendance chez les moins nantis, il faut de nouveau de nouveau leur redonner la dignité de payer de l’impôt sur le revenu, de façon à éviter d’augmenter ou même à réduire le fardeau fiscal des « créateurs d’emplois » qui l’accompagnent dans ses performances d’improvisation vidéo. J’y reviendrai…
Finalement, revenons à une donnée de base de ma bien plate discipline, la science politique, qui semble parfois échapper aux praticiens de la chose, qui croient tout savoir. Dans sa tirade, Mitt Romney parle des quelque 10% de l’électorat qui décideront en dernière analyse de son sort. Au contraire des 47% d’âmes perdues qui ont déjà jeté leur dévolu sur son adversaire, ces 10% d’indécis sont des gens raisonnables qui prendraient selon lui le temps de bien s’informer des enjeux de la campagne avant de faire un choix informé et rationnel. Monsieur Romney ne sait-il pas qu’à sept semaines du vote, ces 10% d’indécis sont en fait pour la plupart des gens peu instruits, de moyens plutôt modestes, qui ont les plus grandes chances de se retrouver parmi les millions de ses concitoyens qu’il vient d’insulter.
À sept semaines du vote, les démocrates de Barack Obama ont moins de millions que leurs adversaires à consacrer à créer et à diffuser les messages et la publicité qui inondera les ondes. Heureusement pour eux, Mitt Romney leur fait la faveur de leur fournir gratuitement le contenu de ces messages.





