CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  17 novembre 2009
Magazine Forces

L’Irak est bien un autre Vietnam

À première vue, le Vietnam et l’Irak ont peu en commun. L’un est en Asie, l’autre est au Moyen-Orient. Tous deux sont les héritiers de grandes civilisations fort différentes. Ils ont une histoire, une identité sociale et culturelle propre, et n’ont en commun ni la langue ni la religion. Toutefois, ils partagent une expérience commune qui les a profondément marqués : l’intervention des États-Unis dans leurs affaires. En cela, l’Irak est bel et bien un autre Vietnam.

Est-ce à dire que l’occupation américaine de l’Irak finira en fiasco comme la guerre du Vietnam ? La réponse est oui.

Mais avant d’en arriver à cette conclusion, un détour est nécessaire afin de comprendre pourquoi les États-Unis ont échoué au Vietnam. Consultons Robert McNamara, ancien ministre de la Défense sous Kennedy et Johnson, et architecte de cette guerre. Trente ans après sa démission en 1968, il publie un livre choc, Avec le recul – La tragédie du Vietnam et ses leçons, dans lequel il décrit les erreurs de jugement, l’arrogance et surtout l’incroyable ignorance des dirigeants d’alors – lui y compris – à propos d’un pays dont ils s’appliquaient à pulvériser la population quotidiennement. McNamara égrène tel un chapelet les onze causes principales du désastre vietnamien.

Trois de ces causes me semblent essentielles à la compréhension de ce désastre comme de celui qui s’annonce en Irak : 1. les dirigeants américains ont échoué parce qu’ils ignoraient tout de l’histoire, la culture et la vie politique de la population de cette région, ainsi que de la personnalité et des habitudes de ses dirigeants, amis comme ennemis ; 2. ils ont été incapables de reconnaître les limites de la technologie et des doctrines militaires modernes par rapport aux mouvements populaires non traditionnels et à un peuple d’une culture fondamentalement différente ; 3. ils ont mal jaugé les intentions géopolitiques de leurs adversaires et ont exagéré les dangers que pouvaient représenter leurs actes pour les États-Unis.

Aujourd’hui, à lire les commentaires dans la presse américaine généraliste et même, parfois, spécialisée, on a l’impression que les tout derniers bricolages doctrinaires et technologiques du Pentagone visant à « stabiliser » l’Irak sont sur le point de transformer ce pays en une démocratie libérale à économie de marché et de l’ériger en rempart contre les agissements sournois de l’islamisme ou de puissances maléfiques.

Les déclarations les plus absurdes émaillent le discours officiel et l’analyse de certains « experts ». Ainsi, selon le commandant américain sur place, il reste encore quelques rebelles (lire « d’anciens partisans de Saddam Hussein ») « qui tentent d’attaquer l’ordre nouveau en Irak et d’empêcher le passage à la démocratie et à une économie plus ouverte ». Évidemment, pas un mot de ce discours en langue de bois sur le fait que la violence est l’arme du gouvernement en place et de ses milices, que les forces de sécurité sont à ce point corrompues qu’elles n’hésitent plus à attaquer en plein jour des banques gouvernementales, qu’il y a si peu de progrès en matière de services essentiels et de bonne gouvernance qu’il est désormais évident que les Irakiens ne progressent plus, que les Kurdes dans le Nord s’arment jusqu’aux dents afin de défendre leur région quasi indépendante du pouvoir central, et que les milices sunnites et chiites, provisoirement neutralisées par de généreuses subventions visant à faire croire que la nouvelle stratégie américaine fonctionne, n’attendent que le moment propice pour reprendre les hostilités entre elles.

La situation sociale, économique et politique en Irak est telle qu’un colonel présent sur place a récemment envoyé à Washington une note invitant son gouvernement à tirer profit d’une période d’accalmie trompeuse pour déclarer victoire et retirer toutes les troupes. Mais même lui, aveugle à la tempête qui se prépare, recommande tout de même de laisser sur place quelques milliers d’hommes.

Chez les « spécialistes », particulièrement ceux qui continuent à encombrer les médias après s’être trompés pendant six ans, on se montre serein. Les Irakiens savent, écrivent-ils, que « nous sommes les garants de la paix ; nous sommes l’intermédiaire impartial du peuple irakien ; notre présence fait en sorte que les policiers qui frappent à leur porte ne sont pas des escadrons de la mort ; nous assurons encore une assistance économique et politique essentielle ». Vraiment ? Quelque chose me dit que les familles des 300 000 Irakiens tués depuis l’invasion et les centaines qui continuent à mourir ou à se faire enlever et torturer chaque semaine ne partagent pas l’opinion de ces étonnamment déconnectés voyageurs intermittents en Irak. Et si nous partons, écrit cet « expert », ce sera un désastre pour les Irakiens, pour tout le Moyen-Orient et, potentiellement, pour le monde entier.

De telles analyses, qu’elles soient pessimistes ou lénifiantes, on en entendait de semblables durant la guerre du Vietnam, que leurs auteurs aient été de gauche ou de droite, démocrates ou républicains, libéraux ou anticommunistes. Et, hier comme aujourd’hui, tout ce beau monde avait tout faux. Aucun programme de reconstruction, aucune aide financière, aucun parlement élu (dans quelles conditions ?), aucune ouverture diplomatique avec l’URSS et la Chine, aucune lutte contre la corruption ni aucun bricolage doctrinaire n’ont empêché le Vietnam de basculer. Les Vietnamiens ont réglé leurs problèmes entre eux et expulsé les Américains en 1975, et quatre ans plus tard, ils ont repoussé les Chinois lorsque ceux-ci les ont attaqués.

Et l’invasion communiste n’a pas déferlé sur les Champs-Élysées ou sur la 5e Avenue, pas plus que la défaite des Américains en Irak ne verra les islamistes envahir Springfield…

Le gouvernement Bush n’a rien appris de l’expérience française en Algérie ou du désastre américain au Vietnam. Barack Obama sera-t-il plus clairvoyant ? Cela reste à voir. À l’époque du Vietnam, un homme, pourtant – un seul –, avait averti les Américains : le général de Gaulle. Il savait, lui, mesurer l’extraordinaire résilience des peuples et leur farouche détermination à refuser les diktats de l’étranger.

En 1966, au Cambodge, lors d’un discours demeuré célèbre, il avait décrit aux Américains la tragédie qui se jouait en Asie du Sud-Est et le mur qu’ils s’apprêtaient à frapper. « Il n’y a aucune chance, avait-il dit, que les peuples de l’Asie se plient à la loi d’un étranger venu de l’autre côté du Pacifique, quelles que soient ses intentions et la puissance de ses armes. » On connaît la suite. Or, ce qui vaut pour l’Asie vaut aussi pour le Moyen-Orient.

Source : Magazine Forces

  • Jocelyn CoulonJocelyn Coulon

    Jocelyn Coulon est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP), affilié au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (Cérium). Il dirige depuis ses débuts le Guide du maintien de la paix publié annuellement chez Athéna Éditions
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