CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  26 avril 2007
Note de synthèse
La Presse

Inquiétante Russie

Forum

Collaboration spéciale

Au moment où les Russes et plusieurs dirigeants étrangers rendent hommage à l’ancien président Boris Eltsine, mort il y a quelques jours, la Russie que ce dernier a contribué à démocratiser présente maintenant un visage inquiétant. Son successeur, Vladimir Poutine, profitant du désarroi de la population, renoue avec les méthodes soviétiques, sinon tsaristes, et réduit jour après jour un peu plus les espaces de libertés économiques, politiques et sociales si chèrement acquis depuis 20 ans.

Transition démocratique

Il y avait quelque chose d’émouvant à suivre les funérailles d’Eltsine, hier, à Moscou. Dans la cathédrale du Christ-Sauveur, autour de la dépouille de l’ancien président, étaient réunis Mikhaïl Gorbatchev et Vladimir Poutine. Ils représentent à eux trois la transition démocratique la plus spectaculaire et la plus pacifique du monde. En effet, le chef d’une superpuissance, d’un empire s’étendant sur 11 fuseaux horaires, Mikhaïl Gorbatchev, a mis fin à l’Union soviétique et transmis le pouvoir à Eltsine sans qu’un seul coup de feu soit tiré. Puis, tout aussi pacifiquement, Eltsine a fait de même avec Poutine. Compte tenu de l’histoire violente et sanguinaire de la Russie, les choses auraient pu se dérouler autrement. Les Russes ont choisi une autre voie, et on le doit à Eltsine, mais aussi aux deux autres dirigeants russes.

La Russie est apaisée, du moins en apparence. À la surface des choses, elle présente tous les indicateurs d’un grand pays occidental : une économie libéralisée, des institutions politiques et judiciaires solides, un outil militaire important, des médias nombreux, une société civile en émergence. Pourtant, cela ressemble de plus en plus à un vernis et ne doit pas faire illusion. La Russie glisse lentement vers l’autoritarisme. En quelques années, Vladimir Poutine et son clan se sont emparés du pouvoir et ont neutralisé les contre-pouvoirs. Le Parlement est devenu une chambre d’enregistrement des volontés présidentielles, et les régions ont perdu leur autonomie.

À tous les échelons politiques, les militaires et les représentants des services de sécurité occupent les places importantes et font régner l’ordre. Des pans entiers de l’économie, en particulier le secteur des ressources pétrolifères et naturelles, sont contrôlés par une poignée d’hommes. Les médias subissent une campagne d’intimidation sans précédent en Occident, et une quarantaine de journalistes ont été tués depuis dix ans. Les organisations non gouvernementales dirigées par le gouvernement prolifèrent et contribuent à la marginalisation des ONG indépendantes. Quant aux opposants - politiciens, gens d’affaires, écrivains ou espions -, leur statut ou l’exil ne les protègent ni du harcèlement ni de l’assassinat.

Grande puissance

La concentration des pouvoirs aux mains du Kremlin n’est pas sans lien avec la volonté de la Russie de réaffirmer sa place de grande puissance au sein de la communauté internationale. Le contrôle exercé sur les hydrocarbures, par exemple, a un double objectif : financer l’économie nationale, certes, mais aussi et surtout projeter la puissance russe à l’étranger. Moscou n’hésite plus à utiliser l’arme énergétique afin d’asseoir son influence dans le Caucase, en Ukraine et en Biélorussie ou de faire cesser les critiques des Européens envers ses politiques intérieures, en particulier au sujet des droits et libertés et de la situation en Tchétchénie.

Sur le plan militaire, la Russie reconstruit ses capacités conventionnelles et nucléaires et s’est hissée au premier rang des vendeurs d’armes. Ailleurs, dans le monde, elle applique à la lettre la maxime de lord Palmerston : un pays n’a pas d’amis, il n’a que des intérêts. D’où ses liens étroits avec l’Iran, la Syrie, le Hamas, le Soudan, le Venezuela, et sa volonté d’empêcher l’indépendance du Kosovo et de freiner le déploiement en Europe de l’Est d’un système américain de défense antimissile.

Moscou ne craint plus d’affronter directement Washington en l’accusant de pratiquer un jeu dangereux " en sortant de ses frontières nationales dans tous les domaines ", allusion directe à l’invasion de l’Irak et aux menaces contre l’Iran et la Corée du Nord. Pour le Kremlin, en politique intérieure comme sur la scène internationale, l’objectif est de reconstruire l’État russe, de lui redonner le lustre d’antan, de lui fournir les moyens de compter et d’être pris très au sérieux. Vladimir Poutine n’a-t-il pas déjà déclaré que la chute de l’URSS fut la pire tragédie de son pays ?

Nous critiquons régulièrement et avec raison les positions de l’administration Bush sur la torture, la prison de Guantanamo, la guerre en Irak et son acharnement à entretenir un climat d’hystérie et de paranoïa autour de la lutte au terrorisme et de la menace iranienne. Pour autant, les États-Unis sont une véritable démocratie, et les Américains sont en train de se débarrasser d’une des administrations les plus méprisables de son histoire. La Russie, elle, est non seulement coupable de bien des crimes, mais elle n’a jamais été une véritable démocratie. Et, au rythme où vont les choses, s’éloigne de plus en plus de cet idéal. Nous devons aussi être vigilants envers elle.

  • Jocelyn CoulonJocelyn Coulon

    Jocelyn Coulon est directeur du Réseau francophone de recherche sur les opérations de paix (ROP), affilié au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (Cérium). Il dirige depuis ses débuts le Guide du maintien de la paix publié annuellement chez Athéna Éditions
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