CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  avril 2010
Chronique du Cérium

Inde-Etats-Unis : arrières-pensées entre amis ?

En huit ans à la tête des Etats Unis, George Bush n’avait pas réussi grand chose en politique étrangère, mais c’est en partie grâce à lui que le rapprochement entre Washington et New Delhi avait pris corps, grâce, notamment, à une volonté affirmée de (faire) reconnaître l’Inde comme un pays pouvant importer des technologies nucléaires civiles malgré sa non-signature du TNP. Plus d’un an après son élection, Barak Obama, n’entretient pas les mêmes relations que son prédécesseur avec l’Inde. Mais il convient de distinguer les perceptions indiennes, parfois fort alarmistes – du moins en privé -, de la réalité des menaces qui pèsent sur le rapprochement indo-américain.

Quel ami américain ?

L’Inde d’aujourd’hui a hérité des années du non-alignement et du tiers mondisme à la Nehru un anti-américanisme quasi-viscéral qui s’est longtemps alimenté aux sources de l’anti-impérialisme de gauche et du nationalisme culturel de droite. Les réflexes qui lui sont associés resurgissent aujourd’hui, à la première occasion venue, dans un contexte nouveau aux effets aggravants : l’Inde se montre en effet d’autant plus susceptible vis-à-vis des Etats-Unis qu’elle se voit comme une puissance émergée plus qu’émergente, et ce à la faveur d’une croissance économique qui recommence à tourner à près de 8% l’an.

Que reproche-t-on à Washington du côté indien ? D’abord de ne pas assez s’occuper de l’Inde. Le reproche est d’ailleurs commun à d’autres alliés des Etats-Unis en Asie, comme le Japon. On peut le comprendre dès lors que l’administration Obama concentre son attention sur d’autres dossiers de politique internationale tels que la question nucléaire, la Russie, le Moyen Orient, l’AfPak, la Chine, et néglige objectivement l’Inde.

Mais ce n’est pas qu’une question de forme : sur le fond, le traitement de ces problèmes par la nouvelle administration américaine peut donner à penser à New Delhi que les convergences observées à l’époque de G.W. Bush ne sont plus d’actualité :
-  la volonté de dénucléarisation de la planète affichée par Obama a, pour commencer, contrarié des Indiens aspirant à développer une arme atomique fraîchement acquise et dont l’opérabilité exige, à leurs yeux, de nouveaux essais.
-  L’attention consacrée par Obama à l’AfPak pourrait ne pas être contraire aux intérêts de l’Inde qui, somme toute, serait l’un des premiers bénéficiaires d’une stabilisation de cette zone voisine. Mais l’attitude américaine incommode l’Inde à trois titres : i/ S’agissant de l’Afghanistan, Obama – et son « monsieur AfPak », Richard Holbrooke – ont d’emblée pris leurs distances avec Hamid Karzai, un homme avec lequel New Delhi entretient une relation de confiance. Lors de son allocution au CSIS (Washington) en novembre dernier Manmohan Singh a souligné la nécessité pour tous de soutenir Karzai dont la réélection venait d’être officialisée. ii/ Les Etats-Unis ne souhaitent pas que l’Inde joue un rôle trop visible en Afghanistan, de peur que le Pakistan ne soutienne d’autant plus les insurgés contre une montée en puissance de New Delhi sur son flanc ouest. iii/ La relation américano-pakistanaise embarrasse New Delhi. D’un côté Obama se montre plus ferme que son prédécesseur vis-à-vis d’Islamabad qui n’a jamais été soumis à pareille pression dans sa lutte forcée contre l’islamisme, l’armée ne pouvant plus compter sur la complicité apparente de Bush et de Musharraf. D’un autre côté, New Delhi s’inquiète de l’intensification de la relation américano-pakistanaise dont témoigne une coopération militaire (et en matière de renseignement) plus poussée et surtout des transferts de fonds considérables (cf. le Kerry/Lugar Bill qui prévoit l’attribution de 7,5 milliards de dollars sur cinq ans). En outre, New Delhi redoute que les Etats-Unis ne reviennent sur le dossier du Cachemire qu’Holbrooke avait entr’ouvert au moment de sa nomination. Bien que l’Inde ait été sortie du portefeuille de Holbrooke dès sa prise de fonction et que Washington ne prononce plus « the K word », un soupçon continue de peser à New Delhi.

-  de nombreux observateurs Indiens se sont beaucoup inquiété en 2009 de ce qu’ils ont perçu comme un réchauffement des relations sino-américaines. Ils ont relevé que Barak Obama a choisi de faire le voyage de Pékin en novembre dernier avant de rendre visite aux autorités indiennes et qu’il a préféré ne pas rencontrer le Dalaï Lama pour ne pas indisposer les responsables chinois. Surtout, ils se sont dits indignés par l’une des formules du communiqué publié à l’issue de cette visite, suivant laquelle la Chine avait vocation à contribuer à la paix en Asie du Sud. Cette formule, qui visait sans doute à impliquer Pékin dans les efforts de Washington pour remettre le Pakistan sur le droit chemin, a été perçue en Inde comme une invitation de Barak Obama à former un duopole sino-américain en Asie. Les commentateurs indiens n’ont pas tardé à attribuer cette complaisance américaine au fait que les Etats-Unis étaient débiteurs de quelque 800-900 milliards de dollars envers l’Empire du Milieu.

Ces développements sont intervenus au moment où les relations sino-indiennes étaient particulièrement tendues. L’année 2009 aura en effet été l’une des plus compliquées entre les deux pays depuis la visite de Rajiv Gandhi à Pékin il y a plus de 20 ans en 1988. Trois épisodes ont contribué à dégrader les rapports diplomatiques entre les deux pays au cours des douze derniers mois : i/ la pomme de discorde que constitue l’Arunachal Pradesh, un Etat de l’Union indienne sur lequel Pékin a prétendu faire valoir des droits, à l’occasion, notamment, de l’attribution d’un prêt de la Banque Asiatique de Développement en faveur de cette région. Cet épisode prouve, s’il en était besoin, que les litiges frontaliers hérités de la guerre de 1962 sont toujours instrumentalisables quand le besoin s’en fait sentir. ii/ les convoitises de l’Inde et de la Chine sur le Népal qui se sont manifestées par les efforts de Pékin pour faire remplacer des responsables militaires favorables à New Delhi, démarche à laquelle s’est opposée l’Inde, au point de pousser le Premier ministre Prachanda à la démission. iii/ les ventes d’armes de la Chine au Pakistan, qui ont acquis une dimension nouvelle avec la livraison des premiers chasseurs JF-17 en novembre 2009. Des frégates Sword (F-22P) et un char en co-production devraient suivre. Un tel contexte ne pouvait que rendre l’Inde d’autant plus sensible à ce que de nombreux Indiens ont perçu comme de la complaisance des Etats-Unis envers une Chine qu’Obama n’aurait de cesse de courtiser.

Beaucoup de bruit pour rien ?

A y regarder de plus près, rien ne dit que la relation indo-américaine soit réellement écornée pour des raisons à la fois conjoncturelles et structurelles.

-  Au plan conjoncturel, il est probable que la visite d’Obama à Pékin a rassuré l’Inde : froideur officielle et maigreur des résultats apparents. De nombreuses voix s’élèvent d’ailleurs aujourd’hui aux Etats-Unis pour mettre Obama en garde contre le risque de créer une situation en Afghanistan dont le premier bénéficiaire serait la Chine qui, non seulement profiterait de la Pax Americana pour exploiter les secondes réserves de cuivre mondiales (dans lesquelles les Chinois ont investi 3,5 mds de dollars), mais aussi profiterait aussi, in fine, de l’enlisement américain en Asie centrale. Au demeurant, Obama a fini par rencontrer le Dalaï Lama, a accepté de vendre des armes à Taiwan au grand dam des Chinois et durcit le ton à propos de la surévaluation du Yuan.
-  Au plan structurel, trois considérations en partie contradictoire méritent d’être soulignées : i/ la dégradation des relations indo-américaines au plan stratégique ne doit pas être exagérée, parce que la qualité de leurs relations passées, sous G.W. Bush, ne doit pas être exagérée. Les Etats-Unis, depuis plus d’une demi-décennie, se sont montrés prêts à vendre des matériels très sophistiqués à l’Inde et à effectuer avec elle moult manoeuvres conjointes, mais sans lui reconnaître un rôle géopolitique bien clair dans sa région ou au-delà. ii/ la dégradation des relations politiques ne doit pas masquer la bonne santé des relations économiques. Les entreprises indiennes n’ont jamais été aussi actives sur le marché américain, les Ambanis multipliant les « joint ventures » (avec Spielberg notamment) et les (tentatives d’)acquisitions (dans le secteur de la chimie notamment). iii/ enfin, la diaspora indienne aux Etats-Unis est devenue un lobby tellement puissant qu’elle exerce un effet de cliquet. Les Non Resident Indians vivant aux Etats-Unis peuplent les élites américaines plus que n’importe quelle autre communauté, sauf les Juifs bien sûr : les CEOs de grandes entreprises (Citibank, PepsiCola...) d’origine indienne sont des arbres qui témoignent d’une véritable forêt dont les plus beaux massifs sont aujourd’hui dans les cabinets juridiques. Or cette tendance est appelée à se perpétuer à en juger par le flux des migrants (l’Inde est le pays qui a envoyé le plus de travailleurs aux Etats-Unis – plus de 100 000 - en 2008) et celui des étudiants (pour la huitième année consécutive, les étudiants indiens sont les plus nombreux – 109 000 – sur les campus des universités américaines en 2009-2010. La Ivy League se taille la part du lion dans cet ensemble, ce qui n’est pas pour déplaire aux présidents de ces grandes universités victimes de la fonte de leur endowment et qui bénéficient de plus en plus de « dons » issus des grandes firmes/familles du capitalisme indien.

Quelques tests à venir

Quelques rendez-vous futurs pourraient bientôt servir de tests pour évaluer la qualité de la relation indo-américaine. Obama, qui a pris la peine de contacter Manmohan Singh par téléphone au même titre que ses principaux alliés européens, pour lui présenter fin novembre, en avant première, sa nouvelle stratégie en Afghanistan (une attention qu’il n’a pas eue à l’égard de son homologue chinois), pourrait continuer à vouloir bien traiter les Indiens dans ce dossier. Sa marge de manoeuvre est toutefois étroite car il semble prêt à s’appuyer de plus en plus sur le Pakistan pour amorcer le retrait américain en 2011. Si un tel scénario permettait aux Pakistanais, non seulement de continuer à recevoir du matériel militaire américain très sophistiqué (y compris des drones et des F-16), mais aussi de s’entremettre dans de nouvelles négociations avec les Talibans ou point de reprendre pied à Kaboul (ou même à Kandahar), New Delhi ne manquerait pas de réagir.

Un autre test concernera le bouclage (ou non) dans des délais rapides (ou non) d’un accord nucléaire conforme aux attentes indiennes (ou non). L’accord 123 avait marqué un tournant dans les relations indo-américaines, sa dilution susciterait beaucoup d’amertume parmi les élites indiennes et relancerait la vague des critiques anti-américaines.

Autre test, du côté indien cette fois : le choix de l’avion de chasse dont l’Inde dit vouloir acheter 126 exemplaires à court terme. Si New Delhi ne mettra sans doute pas tous ses oeufs dans le même panier, la décision indienne aura à l’évidence une valeur politique. Le même raisonnements vaut pour les centrales nucléaires.

  • Christophe JaffrelotChristophe Jaffrelot

    Christophe Jaffrelot fut directeur du Centre d’études et de recherches internationales, Sciences Po/CNRS, à Paris, de 2000 à 2008. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le Pakistan et l’Inde. Il co-dirige l’école d’été du CÉRIUM Inde : surprenante modernité
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