CERIUM - Centre d'études et de recherches internationales
  4 décembre 2008
Chronique du Cérium

Immigration choisie ou exclusion ciblée

GIF - 8.6 ko

Au même moment où l’Amérique vient de réussir un exploit « en faisant éclater le dernier écran qui existait entre les races » [1], la France continue de fermer la porte de l’Europe aux Africains. Après les restrictions liées aux tests d’Adn, au regroupement familial, c’est un énième tour de vis contre l’émigration légale « d’Africains » vers la France que les autorités françaises s’apprêtent à entreprendre. Car le décret présidentiel ne prévoit pas d’autres régions d’application en dehors de l’Afrique. En effet, à partir du 1er décembre 2008, un examen culturel et linguistique dans le pays d’origine devient obligatoire pour les candidats au regroupement familial en France.

Qui est le roi le plus célèbre de France ? En quelle année a été construite la Tour Eiffel ? Qui est Marianne ? Comment s’appelle la plus belle avenue du monde ? Qui est le prédécesseur de Nicolas Sarkozy ? Peut-on avoir deux femmes à la fois en France ? Telles sont entre autres, en quintessence, les questions auxquelles sera soumis tout futur candidat au regroupement familial en France.

Le contenu du décret présidentiel dont la substance a fait l’objet de fuite dans la presse, dégage les grandes lignes de l’examen de français et de connaissance générales de la France que tout demandeur de visa devra passer dans son pays d’origine. Seules les personnes âgées de moins de 16 ans et de plus de 65 ans ne sont pas concernées par cette mesure. Les cours sont prévus pour une durée maximum de deux mois ; ils seront abrégés pour ceux et celles qui présenteront plus d’aptitudes.

L’Agence nationale de l’accueil des étrangers et des migrations (ANAEM) [2] mise en place par Brice Hortefeux, le ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Co-développement, devra travailler avec les Consulats de France à l’étranger. L’ANAEM dispose déjà de bureaux au Maroc, en Algérie, au Mali et au Sénégal, quatre pays de forte émigration vers la France. Selon ce décret, elle pourra sous-traiter les formations à des organismes qui auront été retenus à cet effet.

Si la maîtrise de la langue est un élément indispensable à l’intégration d’émigrés arrivant en France, faire de la connaissance de l’histoire de France une condition nécessaire à l’obtention du visa est manifestement un moyen, un de plus, de durcir l’émigration légale. Ce décret est d’autant plus incompréhensible que le gouvernement français avait déjà mis en place le fameux « Contrat d’accueil et d’intégration » (CAI) [3]. Opérationnel depuis janvier 2007, le CAI est un condensé de formation civique générale qui comprend plusieurs volets dont une imprégnation aux valeurs de la République française et un apprentissage obligatoire de la langue.

Depuis l’arrivée de Sarkozy à l’Elysée et son passage au ministère de l’Intérieur, l’inflation législative destinée à réprimer « toute forme » d’immigration non choisie a atteint un niveau jamais égalé en France. Cette politique de « rupture » [4] qui consacre « l’immigration choisie » pour relancer l’immigration de travail, seule immigration tolérée (cette dernière est passée de 6 % à 20 % en un an), marque pourtant une incohérence dans la démarche, du moins dans ses postulats. En effet, même si le ministre de l’immigration ne cesse de souligner que sa politique « ne se résume pas à un chiffre » [5], les préfectures et les consulats, soumis à une forte pression, restent sourdes à des situations individuelles, que celles-ci se caractérisent par des problèmes sanitaires, familiaux, sociaux, ou même si elles remplissent les critères de « l’immigration choisie ». Alors qu’au plan national, des convocations-pièges en préfecture, à la « chasses » migrants irréguliers, en passant par les arrestations à domicile, l’administration est entraînée dans une telle surenchère qu’elle développe des pratiques à la limite de la légalité et du droit à l’Homme.

Après la « sélection » du conjoint, avec ce nouveau dispositif, les autorités françaises souhaitent désormais « contrôler le sentiment et orienter l’amour » d’un immigrant régulièrement établi en France. Car ce dernier à l’obligation d’orienter son choisir de conjoint uniquement vers celle ou celui qui répond aux critères du regroupement familial à la française, s’il ambitionne d’entreprendre ce difficile parcours.

Dr. Djibril DIOP, Chargé de cours Université de Montréal

Notes

[1] Abdoulaye Wade, Président du Sénégal en réaction à l’élection d’Oma, le 5 novembre 2008.

[2] ANAEM

[3] Laetitia Van Eeckhout « Intégration : les moyens resserrés sur une politique des "droits et devoirs" », Le Monde du 4 novembre 2008.

[4] Laetitia Van Eeckhout « Immigration choisie : quand la "rupture" se heurte aux réalités du marché du travail », Le Monde 05 mai 2008.

[5] Laetitia Van Eeckhout, Le Monde du 4 novembre 2008, op. cit.

  • Djibril DiopDjibril Diop

    Djibril Diop fut post-doctorant au CÉRIUM pour l’année 2007-2008. Il poursuit actuellement son exploration sur l’analyse des divers aspects de la gestion du foncier à Dakar et tente de cerner la problématique de la gestion et de l’accès au foncier dans le débat public.
Publications
Accueil du site  -   RSS   -   Partenaires   -   iTunes-U   -   Accès privé   -   Contact