Anthony Seldon
À deux jours du vote en Grande-Bretagne, le bilan du premier ministre britannique demeure mitigé
Extrait de la conférence d’ouverture prononcée dans le cadre du colloque "Que reste-t-il de Cool Britannia".
Qu’a accompli Tony Blair en huit ans ? Comparons avec la contribution qu’il prétendait faire à l’Histoire. Il mettait de l’avant au moins quatre objectifs.
Il voulait transformer la relation de la Grande-Bretagne avec l’Union européenne, aller de l’avant d’une manière telle que le pays n’avait pas connue depuis son entrée dans l’Union en 1973, et adopter la monnaie unique.
Il promettait ensuite d’améliorer et de moderniser les services publics dans les domaines de la santé, de l’éducation, des transports, de la justice et de l’aide sociale.
Il prévoyait mettre à jour la constitution et l’infrastructure gouvernementale.
Il anticipait enfin une nouvelle relation de la Grande-Bretagne avec le monde : il mènerait le pays, seul ou en association avec les États-Unis, dans la guerre contre le terrorisme. Il amènerait la paix au Moyen-Orient et combattrait la pauvreté au tiers-monde tout en luttant contre les changements climatiques.
Union européenne
Blair a-t-il transformé la relation de la Grande-Bretagne avec l’Union européenne ? La réponse est simple : non. La relation entre la Grande-Bretagne et l’Union européenne n’est pas meilleure qu’elle l’était en 1997 et la Grande-Bretagne n’adoptera pas l’euro sous le règne de Blair, comme il l’admet aujourd’hui. Avec le référendum de 2006 sur la Constitution européenne qui s’annonce de plus en plus embarrassant pour lui, son meilleur espoir est que les Français rejettent la Constitution en mai, ce qui le tirerait d’affaire. Voilà pour ce qui est de sa nouvelle politique audacieuse sur l’Europe !
Services publics
Blair a-t-il transformé les services publics ? Si on considère les transports publics, domaine où ses politiques ont connu un échec gênant, la réponse est non. Un des rares succès dans les transports, le péage urbain à Londres, lui a été inspiré par un de ses anciens ennemis jurés, le maire de Londres, Ken Livingstone. Lorsqu’on considère les autres services publics, où il a connu des succès variables, on est frappé par la continuité avec les gouvernements précédents de Thatcher et de Major, du moins en éducation, en santé, dans le domaine judiciaire et en sécurité publique.
Constitution
Blair a-t-il donné une constitution moderne à la Grande-Bretagne pour le 21e siècle ? Il y a bien eu certaines réformes dignes de mention au cours du premier mandat, dont une décentralisation à la faveur de l’Écosse et du pays de Galles, des réformes partielles de la Chambre des lords et l’incorporation de la Convention européenne sur les droits de l’homme dans le droit britannique. Ce furent des réalisations importantes. Un dossier où il a eu un impact positif indéniable est celui de l’Irlande du Nord dans lequel il a travaillé ferme et avec ténacité tout au long de ses deux mandats pour ramener la paix et la maintenir. Il est vrai que la violence et l’anarchie continuent et qu’il poursuivait le travail de son prédécesseur, le premier ministre John Major, mais l’Histoire jugera tout de même l’action de Blair en Irlande du Nord- surtout l’accord du Vendredi saint- comme une de ses plus grandes réussites.
Le monde
Tony Blair a-t-il transformé la position de la Grande-Bretagne dans le monde ? Il admettrait lui-même que le processus se poursuit et qu’il fonde beaucoup d’espoir dans la présidence anglaise de l’Union européenne et dans sa direction du G8 cette année. À coup sûr, si la paix revient au Moyen-Orient, que le conflit israélien se règle de façon durable, si un gouvernement démocratique stable et capable de garder le pays intact émerge en Irak, si la démocratie se répand ensuite aux pays voisins comme il le croit, si les blessures de l’Afrique peuvent se guérir et qu’un nouvel élan est donné à la lutte au changement climatique, Blair aura alors accompli beaucoup. Mais il reste à voir ce qu’il adviendra de chacun de ces dossiers.
Même si les événements lui donnaient raison d’avoir appuyé sans réserve les États-Unis en Irak en 2002-2003, le fait demeure qu’il a entraîné la Grande-Bretagne en guerre sous des prétextes trompeurs. Il n’y avait pas d’armes de destruction massive et en se basant sur cet argument, il s’est révélé soit incompétent, soit menteur (je penche pour la première explication). On peut toujours démontrer que le grand rôle qu’il a eu à jouer comme premier ministre est celui que le président Eisenhower joua auprès d’Anthony Eden au sujet de Suez en 1956, lorsqu’il tenta de le dissuader d’agir de façon précipitée. Mais Blair n’a pas tenté de convaincre Bush de reconsidérer son invasion de l’Irak en 2002-2003. De tous les dirigeants du monde, lui seul aurait pu faire réviser ses plans au président américain. C’est le choix le plus important qu’il a eu à faire comme premier ministre. Je crois que l’Histoire ne sera pas plus clémente envers lui qu’elle ne l’a été pour Eden au sujet de Suez. Le monde plaçait de si grands espoirs en Blair en 1997. Il n’a pas réussi à changer la relation de la Grande-Bretagne avec le monde tel qu’il l’avait promis.
Pour que Blair soit un premier ministre qui donne le ton comme il prétendait l’être, il faudrait qu’il laisse derrière lui une série de réalisations importantes que les gouvernements futurs ne remettront pas en question. Cela a été le cas pour Asquith, Attlee et Thatcher. Mais Blair ne lègue pas une telle série de politiques et de réformes. Il n’y a pas de " blairisme ". C’est le fait marquant au sujet de sa place dans l’Histoire.
Historien l’auteur est directeur du Brighton College et auteur de livres importants sur Tony Blair le New Labour et la politique britannique. Ce texte est un résumé de la conférence que prononcera M. Seldon ce soir à l’ouverture du colloque " Que reste- t-il de Cool Britannia ? " tenu jusqu’à vendredi par le Centre d’études et de recherches internationales de l’UQAM à l’occasion des élections de jeudi en Grande-Bretagne.

