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Humour et politique : l’élection de 2012 fera-t-elle mentir Will Rogers ?

par Pierre Martin     9 mai 2012 00h10

Je fais une petite pause des commentaires d’actualité « sérieux » cette semaine pour aborder le sujet non moins sérieux de l’humour politique. Que peuvent nous apprendre les humoristes sur la politique américaine ? En fait, ils peuvent nous en apprendre pas mal. Sans blague. Après tout, comme le disait Groucho Marx : « Tous les hommes naissent semblables… sauf les républicains et les démocrates ».

Il y aurait lieu de remonter pas mal loin en arrière, car les commentateurs politiques de la jeune république étaient assez redoutables, mais le classique contemporain est certainement Will Rogers, un cowboy, acteur de cinéma et l’un des premiers purs produits du star-system hollywoodien de la belle époque du cinéma muet. Will Rogers était aussi un « stand-up comic » à l’humour mordant qui en avait gros à dire sur les déboires du Parti démocrate des années folles de la décennie 1920. Sa plus célèbre citation est sans doute celle-ci, que tous les observateurs de la sccène politique américaine connaissent : « I am not a member of any organized political party. I am a Democrat. » (Je ne suis pas membre d’un parti politique organisé. Je suis un démocrate.) Mais il y en a d’autres. Par exemple : « Democrats never agree on anything, that’s why they’re Democrats. If they agreed with each other, they would be Republicans. » (les democrats ne s’entendent jamais sur rien. S’ils s’entendaient entre eux, ils seraient républicains). Il y a aussi celle-ci, qui est savoureuse (si vous me pardonnez l’expression dans ce contexte particulier) et ma préférée : « The difference between a Republican and a Democrat is the Democrat is a cannibal — they have to live off each other—while the Republicans, why, they live off the Democrats. » (la difference entre un républicain et un démocrate est que le démocrate est un cannibale qui vit au dépens des autres démocrates. Le républicain, lui, eh bien il est aussi un cannibale qui vit aux dépens des démocrates).

Que nous disent ces citations, qui font désormais partie du folklore politique américain ? Elles nous disent que, en période électorale, les républicains ont eu de tout temps la réputation d’être le parti discipliné, qui gardait les yeux fixés sur l’objectif de la victoire, alors que les démocrates ont eu la réputation d’un parti porté aux dissensions internes qui ont maintes fois miné ses aspirations électorales. Plus près de nous, le comédien David Letterman disait aumoment de la déroute des armées de Saddam Hussein en Irak il y a quelques années : « Iraq’s elite Republican Guard is doing so badly they’re changing their name to the Democratic Guard. » (La troupe d’élite de Saddam Hussein, la garde républicaine, est tellement en déroute qu’on l’appelle maintenant la garde démocrate).

Est-ce que Barack Obama sera le démocrate qui brisera le moule ? Peut-être. Parmi les facteurs qui ont entraîné la victoire d’Obama en 2008, il y avait une organisation extrêmement bien rodée et une discipline indéniable (surtout de la part du candidat lui-même). Mais les démocrates au Congrès font encore aujourd’hui preuve de moins de cohésion que leurs adversaires, et les difficultés vécues par le président Obama pendant les deux premières années de son mandat étaient d’abord attribuables à la difficulté qu’il a éprouvé à garder ses propres troupes alignées derrière lui. Quel est le modèle qui prévaudra en 2012 ?

Pendant la campagne à l’investiture républicaine, on aurait pu croire que les rôles s’étaient inversés. En effet, pendant plusieurs mois, la campagne républicaine a pris tous les airs d’une caricature de l’image classique qu’on se faisait du Parti démocrate à la belle époque de Will Rogers. Mais depuis quelques semaines, tous les anciens ennemis jurés de Mitt Romney sont sagement rentrés au bercail. Même Rick Santorum a pu effacer un amoncellement de rancœur pour endosser la candidature de Romney. Dans les semaines et les mois qui viennent, il est très improbable que les républicains défassent l’unité qui ferme la porte à toute initiative du président Obama qui pourrait avoir la moindre chance de favoriser sa réélection.

Pour gagner, les démocrates vont devoir faire preuve d’une cohésion qui leur a historiquement fait défaut et qui s’est avérée la marque de commerce de leurs adversaires. Will Rogers avait aussi dit « There isn’t any finer folks living than a Republican that votes the Democratic ticket ». (Il n’y a pas de meilleurs gens que des républicains qui votent pour le Parti démocrate). Malheureusement, dans le climat de polarisation qui prévaut cette année, ces gens ne sont rien de moins qu’une espèce en voie de disparition. La campagne Obama n’a pratiquement aucun espoir de rallier des partisans républicains à sa cause. Elle devra s’assurer de l’appui absolument indéfectible des siens et espérer se rallier les indépendant vacillants, qui pour la plupart n’ont même pas commencé à s’intéresser à cette campagne (voir le billet du 18 avril). Tout n’est pas joué pour Barack Obama. Ça, ce n’est pas une blague.


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